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La bataille de WASSIGNY « Le Sacrifice » Un épisode de la Bataille de France raconté par Jacques Rémond

Posted by aiby on novembre 28th, 2011

Chapitre 1
Fin d’une drôle de guerre

13 mai 1940, 12 heures 30 enfin l’ordre de départ ! Le 14ème Bataillon de Chars Combat (BCC) reçoit l’ordre de se porter sur la frontière belge, les Allemands viennent d’attaquer, départ 20 heures. Depuis le 11 mai le bataillon était en alerte mais là, les choses se précisent.
Pour le capitaine André Aiby et ses camarades c’est un soulagement. Finie cette « drôle de guerre » qui depuis la déclaration de guerre du 3 septembre 1939 maintient le régiment dans l’inaction.
Cela fait maintenant plus de six mois que l’armée allemande a réglé son sort à l’allié polonais. En un mois la Pologne a été liquidée ! Les polonais se sont vaillamment battus mais face à une armée allemande supérieurement armée, ils n’ont pas fait le poids. De surcroît, au plus fort de la bataille, l’armée rouge est venue leur planter un poignard dans le dos. Et dire qu’ils croyaient que les Russes venaient à leur secours, la surprise fut de taille ! L’histoire s’est répétée : Allemands et Russes se sont une nouvelle fois partagés la Pologne, conformément à la clause secrète du Pacte Molotov- Ribbentrop.
L’armée française n’a pratiquement pas bougé. Elle s’est contentée d’une faible attaque sur la Sarre, insuffisante pour inquiéter les Allemands.

Il faut dire qu’en septembre 1939 elle en est encore à s’organiser. Ses généraux estiment qu’elle n’est pas prête. Au lendemain de la 1ère Guerre Mondiale, elle est considérée comme la première armée du monde, mais elle s’est endormie sur ses lauriers. Face au réarmement allemand, le réveil a été lent. Certes une politique de réarmement a été initiée, sous l’impulsion de Paul Reynaud (1) à partir de 1935. Cependant à la veille de la guerre la modernisation de l’appareil militaire est à peine engagée.
L’activité du 14ème BCC entre septembre 1939 et mai 1940 illustre parfaitement l’attentisme français.
Jusqu’à l’hiver 1939, le bataillon est brinquebalé au hasard des caprices d’état major entre l’Est et le Nord de la France. On le trouve à Mazey à quelques kilomètres Metz en septembre 1939, puis à Raucourt en Meurthe et Mozelle en octobre. Il est cantonné dans la Somme entre la mi-octobre et la mi-novembre. Il est à nouveau déplacé à Sec Bois, près d’Hazebrouk dans le Nord puis dans le Pas de Calais en décembre 1939 et janvier 1940. Il descend ensuite dans la Marne.
A défaut de faire la guerre, il se promène…
A partir du premier février, il rejoint la 2ème Division Cuirassée de Réserve (DCR), sous les ordres du général Bruché, créée le 15 janvier. Jusqu’au 10 mai 1940, il participe aux manœuvres qui ont lieu au camp de Haute Moivre situé à 20 kilomètres de Chalon sur Marne.
C’est une division blindée de choc conçue pour l’attaque. Au total elle peut compter sur une masse de 168 chars, 69 lourds et 99 légers
Les chars lourds sont regroupés dans la 2ème demi-brigade composée de deux bataillons, le 15ème et le 8ème BCC. Ces chars sont des B1 bis.
Le B1 bis est une véritable forteresse roulante de plus de 30 tonnes puissamment armée, disposant d’un équipage de quatre hommes. Sa masse en fait l’épine dorsale des offensives. Il est sans équivalent côté allemand. C’est vraiment un char de rupture, c’est-à-dire conçu pour « casser » la ligne de front.
Par contre il n’est absolument pas prévu pour l’exploitation de cette rupture, manœuvre qui consiste à s’enfoncer profondément dans le dispositif ennemi pour le disloquer. Il n’est pas assez rapide et consomme énormément de carburant ce qui limite son autonomie au combat.
Il souffre de plus de certaines fragilités liées à la trop grande sophistication de certains équipements (train de roulement…).

b1.JPG

Char B 1 Bis

char H39

Char Hotchkiss H 39

La division dispose également d’une demi-brigade de chars dits légers : la 4ème. Elle est formée de deux bataillons, le 14ème BCC auquel appartient André Aiby et le 27ème BCC.
Les chars légers sont des Hotchkiss H 39. C’est un char moderne de 12 tonnes doté d’un blindage efficace, d’un moteur puissant (120 chevaux) et d’un canon de 37 mm. L’équipage est composé de deux hommes : le conducteur et le chef de char qui est en même temps le tireur.
Ce modèle a été fabriqué à partir d’octobre 1938. Exemple parmi tant d’autres de la performance de l’industrie de guerre française, entre cette date et mai 1940, il en sera produit 700 ! Très bien conçu, il sera notamment réutilisé par les Allemands en Russie. Ils l’emploieront encore en 1944 en Normandie après l’avoir transformé en canon automoteur. Récupérés par l’armée française à la fin de la guerre puis cédés aux Israéliens, certains exemplaires finiront leur carrière en 1956 dans le désert du Sinaï. Dans sa catégorie, il surclasse largement les blindés allemands.
En soutien on trouve un bataillon d’infanterie portée sur chenillettes Lorraine, un régiment d’artillerie tractée tout terrain dotées de pièces de 105 et de canons antichars.
Il faut ajouter une compagnie de génie, une compagnie de transmission et une escadrille de reconnaissance aérienne.
C’est un superbe outil qui concentre le meilleur des armements de l’armée de terre française : la quintessence du progrès de l’époque. Tous les matériels sont chenillés et marchent donc du même pied. Les allemands en 1940 sont loin de cette combinaison magique : leur infanterie est insuffisamment motorisée et peine à suivre les blindés.
Les manoeuvres au camp de Haute Moivre on servi a assurer la cohésion de l’ensemble. Elles ont porté sur l’attaque de formations blindée ennemies et la participation à des exercices de rupture du front.

Elles se sinsigne 2ème DCRont terminées le 15 avril par une grande revue en présence du général Delestrain, inspecteur des chars et du général Bruché. Au cours de la cérémonie, la Division s’est vue remettre son insigne.
Les dernières manœuvres se sont brillamment déroulées. Les officiers se connaissent tous et s’apprécient. Bref, la Division est gonflée à bloc. Elle ne demande qu’une chose : en découdre !
C’est à cette époque que le 14ème Bataillon reçoit son nouveau chef, le commandant Cormic. C’est un Breton, ancien combattant de 14-18, tankiste de la première heure. Cette affectation était ardemment désirée par cet expert en chars qui était précédemment instructeur à l’école des chars de Versailles. L’individu ne manque pas d’originalité et mérite bien son nom pour ses talents de caricaturiste : « Comique le Cormic »…
Il est le bienvenu dans ce régiment composé de Bretons et de Vendéens (2), des hommes solides et courageux comme le montrera la suite des évènements.
Toute cette vaine activité pèse à André Aiby. Cela fait six mois qu’il ronge son frein. Il confiera à sa femme dans ses courriers son impatience et son incompréhension, « qu’est ce qu’on attend ? ». Quoi de plus déprimant pour un officier d’active que la morne vie de caserne et les exercices d’école lorsqu’on est en guerre ?
C’était d’autant plus contrariant qu’à la différence de ses camarades, en raison de sa formation d’officier supérieur, il avait une vue assez précise des enjeux stratégiques du conflit. Ses pairs lui reconnaîtront cette clairvoyance tout au long de la guerre, même aux heures les plus noires (3).
Il est vrai qu’il est un peu surprenant d’avoir cantonné pendant 5 mois une division entière à faire du sport en chambre, alors que le pays était en guerre. Le haut commandement eut été mieux inspiré de planifier des offensives limitées afin d’acquérir une vraie expérience au combat.
Mais en 1940, l’état major a délibérément tourné le dos aux conceptions offensives et meurtrières de 1914 : on n’a pas besoin d’offensives limitées puisqu’on n’a pas de plan d’offensive générale. Les alliés s’installent délibérément dans une posture de défense : On est en guerre mais on ne fait pas la guerre.
Pendant cette « drôle de guerre », selon l’expression immortalisée du journaliste Roland Dorgeles, le pays ne reste pas inactif, loin de là. On réarme, on réarme à tour de bras.
Depuis la déclaration de guerre, la France s’est lancée dans un remarquable effort de réarmement. Cette mobilisation du complexe militaro-industriel français est peu connue. On produit de tout, des chars, des canons et toute sorte de véhicules, parfois très innovants, souvent de grande qualité, surtout en quantité.
En mai 1940, le redressement est spectaculaire : L’armée française dispose de plus de chars que l’armée allemande, environ 3 700 contre 2 500. Certains sont démodés comme les célèbres Renault de la guerre de 14-18, mais côté allemand la qualité est assez médiocre.
L’effort de guerre allemand n’a que six ans. En 1933, lorsque Hitler décide de réarmer, le pays part de rien, surtout en ce qui concerne les blindés. Les chars étaient interdits à la Reichwehr par le traité de Versailles. C’est de plus une arme d’origine étrangère que l’armée allemande n’a pas su développer au cours de la première Guerre mondiale.
En 1939, les Allemands accusent encore un gros retard technique dans ce domaine. Ce n’est qu’à partir de 1942-43 que la fabrication germanique, avec notamment les redoutables chars tigres et panther, atteindra des standards de qualité jamais égalés par les alliés.
Côté artillerie avec l’appoint des alliés belges et anglais l’équilibre est atteint, soit environ 14 000 pièces dans chaque camp. Cette artillerie dispose toujours du fameux canon de 75, de conception certes ancienne mais qui reste une valeur sure, et surtout de plus de 2 000 canons antichars flambants neufs.
Le seul domaine où les Allemands affichent une supériorité écrasante est l’aviation, ils possèdent plus de 4 000 avions, contre la moitié côté alliés. Là encore il faut noter que l’essentiel de l’effort est français puisque l’armée de l’air française compte 1 400 appareils.
A cette époque le haut commandement français n’a pas encore compris l’importance de l’aviation et surtout celle d’un nouveau concept, l’aviation d’assaut, bientôt immortalisée par les sinistres Stukas.
Mais les alliés disposent eux, d’une écrasante supériorité sur mer. Dés le début des hostilités, l’Allemagne perd l’accès à la mer et donc aux matières premières vitales telles que le pétrole ou le caoutchouc.
Chacun ses faiblesses ?
En résumé, en mai 1939, l’armée de terre française est redevenue « la première armée du monde ». Comme les alliés imposent un blocus maritime étanche, plus le temps passe, plus l’écart se creuse en leur faveur. C’est cette stratégie qu’a adoptée le haut commandement français : bloquer les allemands et attendre leur épuisement comme en 14-18. L’idée est de refaire la 1ère guerre mondiale mais dans une version plus confortable : la flambant neuve ligne Maginot, toute de béton et d’acier, remplace les sordides tranchées. Les armes modernes comme le char, économisent les hommes.
La situation allemande est en effet très fragile. La campagne de Pologne a consommé près de deux fois la production annuelle de munitions. En mai 1940, l’Allemagne dispose de quatre mois de carburant et de six mois de caoutchouc. Le pays n’a tout simplement pas les moyens d’une guerre longue.
En déclenchant la guerre en septembre 1939, les Allemands se sont engagés dans une course contre la montre. Hitler le sait et c’est pour cela qu’il a demandé à son état major de travailler sur un plan de bataille audacieux afin d’obtenir une victoire rapide.
C’est la première erreur d’appréciation de l’état major français : il n’a pas conscience du sentiment d’urgence qui règne chez l’ennemi. Il apparaît en effet, assez présomptueux de penser que l’Allemagne se laisserait doucement étrangler.
Le 14ème BCC a pleinement bénéficié du réarmement intensif. En mai 1940, sa dotation en chars est complète : 3 compagnies comprenant 4 sections de 3 chars et celui du chef de compagnie, auxquelles il faut ajouter la compagnie d’échelon composée de deux sections. Au total le bataillon compte 42 chars.
Bref, lorsqu’il reçoit son ordre de marche, le régiment a fière allure. Il est doté d’un armement moderne et performant. Une exception à ce bel ordonnancement : la plupart des canons équipant les tourelles sont d’un modèle ancien, pas très efficace contre les blindages modernes. Seul un tiers des engins dispose du modèle 1938 plus performant, et encore … Le 13 mai 1940, les freins de ces canons viennent juste d’être posés, on n’a pas pu les essayer, encore moins les régler. Quant aux postes radio, ils viennent à peine d’être livrés, on n’aura pas le temps de les installer.
Il règne un climat de fébrilité et d’improvisation bien français. Dans l’urgence on n’en est plus à faire la revue de détails !
André Aiby est chef de la 3ème compagnie avec le grade de capitaine.
Né le 2 acroix-de-guerre-toe.JPGvril 1904, il a 35 ans, age de la maturité physique et morale. C’est un brillant sujet à la carrière prometteuse. Sorti 19ème (4) de Saint Cyr, il a intégré la cavalerie comme son père. Il a été envoyé au Maroc où il a participé à une campagne coloniale, la guerre du Rif. Il se verra attribué à la suite d’une brillante opération une décoration : la croix de guerre TOE avec étoile de bronze.
Il ramènera aussi de cette guerre une blessure assez invalidante à la main droite : la perte de son index droit. C’est le type même de la blessure bête et peu glorieuse : alors qu’il était en train de dormir, il s’est relevé en s’appuyant sur son fusil, introduisant son index droit dans le canon afin de le tenir fermement. Et le coup est parti, emportant l’index et une partie du métacarpe…
Passé en commission de réforme, il ne put poursuivre sa carrière que sur dispense expresse.
Rentré en France, il rencontre avec une jolie jeune femme : Lucie Barberisse, à l’occasion de rencontres matrimoniales organisées par la colonelle de son régiment. Fils d’un officier de cavalerie, il épouse la fille d’un artiste peintre. Provincial originaire du Jura, il se marie avec une parisienne de la rive gauche. Comment les contraires s’assemblent ? Mystère de l’amour.
Deux filles naissent de cette union, Marie Claude en 1933 et Catherine en 1934 (Il faudra attendre la fin de la guerre pour que naisse la troisième, Marie Madeleine).
Le couple s’installe à Paris et André retourne à l’école. Il entre à l’Ecole de Guerre, la pépinière des officiers supérieurs, en mars 1934. En 1936 il obtient son brevet de l’Etat Major. Il fait désormais partie de l’élite militaire. C’est à cette époque que sa carrière prend un tournant radical : il entre au 2ème Bureau. Il se destine à une carrière dans le renseignement, plus conforme à ses aptitudes intellectuelles.
De janvier 1937 à juin 1939, il est affecté à l’ambassade de France au Japon en tant qu’attaché militaire. A ce poste il fut hautement apprécié par ses pairs qui lui offrirent une superbe boite à cigare en argent lors de son départ. Il est vrai qu’à cette époque c’est un gros fumeur. Profitant de sa parfaite maîtrise de la langue de Goethe il s’est lié d’amitié avec l’attaché militaire allemand, Eugen von Ott (5) . Cette solide amitié qui lui sauvera la vie aux heures les plus noires de sa captivité (6).
Mais au début de la guerre il décide de réintégrer l’arme de ses premières amours : la cavalerie. Le 14 janvier 1940, il rejoint le 14ème BCC.
De l’épisode japonais, son char portera la marque.
A l’avant, sur le haut de la caisse, à gauche, André a fait tracer quatre caractères japonais qui signifient littéralement « grand vent de Dieu ». On traduira plus librement : « Ouragan ». Tel était le nom de son char, tout un programme.
Le choix de ce nom et son écriture en idéogrammes révèle l’originalité et l’érudition de l’auteur. Homme d’une grande culture et peu conventionnel, André Aiby avait appris le japonais pendant son séjour au Pays du Levant. C’est d’ailleurs une passion qu’il entretiendra jusqu’à la fin de sa vie.
Un autre détail témoigne de la personnalité du capitaine : le carré d’as figurant sur la tourelle. A cette époque, afin d’identifier rapidement les chars, un as était peint sur la tourelle. Chaque section était reconnaissable à son as. Dans le cas de la compagnie Aiby, ces as étaient rouges. La première section était marquée d’un as de pique, la seconde d’un as de cœur, la troisième d’un as de carreau et la quatrième d’un as de trèfle, tous rouges. Le char du chef de section comprenant les quatre as, André Aiby les avait disposés malicieusement dans l’ordre du bridge, une autre de ses passions.

char-aiby-1.JPG

Char Hotchkiss H 39 du capitaine Aiby, doté du canon modèle 38. Ce char semble avoir été abandonné (en panne ?). Le volet ouvert à l’avant est la trappe d’accès au poste de conduite. L’entrée de la tourelle se trouvait à l’arrière (non visible).

Le 13 mai 1940, l’heure n’est plus aux clins d’œil. La situation devient sérieuse. Nul ne prévoit encore les dramatiques évènements qui suivront mais déjà un certain affolement gagne le haut commandement français. Les Allemands viennent d’attaquer à un endroit où personne ne les attendaient : Sedan, à la charnière entre la fameuse ligne Maginot et notre 1ère armée française engagée en Belgique.
Que se passe-t-il ?

Chapitre 2
13-14 mai : l’éparpillement

Début mai 1939, les Allemands ont envahi la Hollande et la Belgique, violant la neutralité de ces Etats. L’état major français croit alors reconnaître un grand classique : ils sont passés par là en 1914, ils recommencent en 1939. Tout se déroule comme prévu donc. Il suffit de réagir de façon suffisamment énergique pour protéger ces pays et profiter de l’occasion pour déporter le champ de bataille hors de nos frontières.
Avec une inconscience stupéfiante, le chef de l’état major, le général Gamelin jubile. Sur de la supériorité de l’armée française, n’avait il pas déclaré « je donnerais un milliard pour que l’Allemagne attaque la première » ?
Sans hésiter, le généralissime, envoie la 1ère armée française, la meilleure, la mieux équipée, au secours des belges.
Les Anglais se joignent au mouvement avec leur corps expéditionnaire.
La 7ème armée commandée par le général Giraud qui était maintenue en réserve monte également. Elle est chargée de « tendre la main aux Hollandais », selon les vœux du général en chef.
La 9ème armée qui était retranchée à l’est pivote pour prendre position dans les Ardennes. Elle doit assurer la charnière entre la 1ère armée et la ligne Maginot (7).
C’est la manœuvre Dyle-Bréda programmée depuis longtemps. Ces mouvements ont une conséquence qui sera lourde pour la suite de la bataille : Dés cet instant l’état major ne dispose plus d’une armée de réserve en cas d’attaque venant de l’est.
L’affaire tourne rapidement mal pour les Hollandais complètement sous armés. Utilisant une nouvelle arme, les parachutistes, les Allemands disloquent sans difficulté leurs faibles troupes. La Hollande capitulera deux jours après l’offensive.
En Belgique, les Belges se battent vaillamment mais leur armée ne possède ni de blindés, ni avions ! Malgré une résistance opiniâtre elle perd rapidement du terrain. Le 13 mai 1940, Rommel, qui fait déjà parler de lui, est à Dinant, sur la Meuse, à environ 100 kilomètres à l’intérieur du pays. C’est dire que les belges ont grand besoin du renfort anglo-français.
C’est pourtant plus au sud, dans les Ardennes, que réside le véritable danger.
La 9ème armée commandée par le général Corap a qui est dévolue cette partie du front, est une armée de deuxième catégorie, mal entraînée et insuffisamment équipées. C’est dans ce ventre mou que vient de cogner le 13 mai un poing d’acier : les panzer divisions !
Les Allemands ont en effet adopté les nouvelles idées apparues au cours de la décennie. C’est le bénéfice de la page blanche : à armée nouvelle, idées nouvelles. Lorsque Hitler prend le pouvoir en 1933, la Reichwehr est réduite à l’état symbolique depuis le traité de Versailles : elle ne compte que 100 000 hommes. Il était d’autant plus aisé de construire une armée moderne animée de doctrines novatrices que le poids des traditions et des querelles de clocher étaient faibles.
A Sedan, l’ennemi attaque avec une combinaison radicalement nouvelle à l’époque : les chars sont concentrés dans de grandes unités homogènes, les panzers divisions.
Ce point n’avait pas échappé au haut commandement français qui avait créé, en réponse, les divisions cuirassées. Il n’avait cependant pas imaginé qu’elle redoutable menace pourrait constituer la combinaison de la technologie blindée et de la tactique des groupes de chocs mise au point par le général Ludendorf à la fin de la guerre de 1914-18.
Lors de la dernière année de ce conflit, le commandement allemand avait développé une tactique innovante : plutôt que d’opposer de grandes masses dans un combat frontal meurtrier et stérile, il vaut mieux lancer des actions d’infiltration sur le front ennemi. Ces attaques sont menées par des troupes de choc qui « tâtent le terrain » à la recherche d’un point faible. L’ayant trouvé, ces troupes percent le front et progressent en profondeur sans s’occuper des points de résistance forte
Ces points sont contournés et bientôt isolés. Leur isolement crée un désarroi chez les défenseurs qui vient amoindrir leurs capacités de combat. C’est alors qu’une deuxième vague d’assaut puissante vient les réduire et « tenir le terrain ».
Miné par le travail de sape des troupes de choc, le front s’effondre sous les coups de la deuxième vague d’assaut.
Mise en œuvre trop tard lors de la première guerre mondiale, cette tactique ne permit pas aux allemands d’emporter la victoire. Elle provoqua toutefois plusieurs ruptures du front en 1918 que les alliés eurent le plus grand mal à colmater. Le dernier épisode est connu sous le nom de deuxième bataille de la Marne.
À l’époque, il manquait à l’ennemi la mobilité suffisante. La technologie des années 30 la lui offre désormais.
En 1940, les divisions blindées remplacent les troupes de choc (8). Elles ne sont chargées qu’exceptionnellement de créer, par leur masse, la rupture du front. Ce sont surtout des « têtes chercheuses » à l’affût des moindres faiblesses de l’adversaire. Dans cet esprit les allemands ont privilégié la construction de chars légers, peu blindés mais rapides (9).
Ainsi, la faiblesse des chars allemands due à un retard technique réel, devient un avantage tactique tout aussi réel en raison de leur doctrine d’emploi.
L’infanterie quant à elle, constitue la deuxième vague d’assaut. Son rôle est de « nettoyer » le terrain, notamment réduire les points de résistance, puis s’installer en défensive pour le tenir. Elle doit suivre au plus vite, elle est donc motorisée.
Une nouvelle arme les soutient dans les airs : l’aviation d’assaut (les Stukas), utilisée comme une sorte d’artillerie hyper mobile.
Face à la 9ème armée française, se trouve un général qui deviendra l’un des plus célèbres de la Wehrmacht : Guderian, le commandant du XIXème AK (10). C’est un général ambitieux et audacieux, voire téméraire, bien décidé à se faire un nom dans l’Histoire. Il a parfaitement compris la doctrine d’emploi de son corps d’armée à la différence de ses supérieurs qui restent parfois attachés à des conceptions plus traditionnelles.
La stratégie de l’armée française est quant à elle, héritée de la 1ère guerre mondiale. Traumatisé par le bain de sang de ce conflit, l’Etat Major s’est converti à une conception strictement défensive de la guerre. La mission des grandes unités est de tenir le terrain selon une ligne continue à l’image des tranchées de 14-18. Il faut que cette ligne soit infranchissable, quelle soit la plus « dure » possible.
C’est ainsi qu’on a construit face à l’Allemagne une « super » tranchée : la ligne Maginot. Las ! Pour des raisons politiques, il ne fallait pas froisser la Belgique, elle s’est arrêtée à hauteur de la frontière belge…
Qu’à cela ne tienne, au-delà de la Ligne Maginot, il suffit de durcir le front. Dans cette optique le char sert à blinder la ligne. Ce n’est qu’une arme d’appui de l’infanterie qui elle, demeure la reine des batailles. Les unités blindées sont donc saupoudrées au gré des besoins et des urgences.
Certes le haut commandement, sous l’impulsion du président du conseil Paul Reynaud, a réagi à la constitution des panzer divisions. La 2ème DCR et ses sœurs la 1ère, la 3ème et la 4ème ont bien été créées, mais leur naissance date de janvier ! Certaines, comme la 4ème DCR sont encore en cours de constitution.
Mais le problème est surtout que la pensée n’est pas à la hauteur des mutations technologiques.
On en est resté à la conception héritée de la cavalerie du 19ème siècle. Selon cette théorie, la cavalerie lourde, en l’espèce les divisions cuirassées (DCR), sont uniquement chargées de créer la rupture du front. L’exploitation, c’est-à-dire la poursuite de l’offensive dans la profondeur du champ de bataille, est confiée à la cavalerie légère, représentée par les divisions blindées légères (DCL). En 1940, ces divisions sont constituées d’automitrailleuses rapides mais aussi de régiments de cavalerie à cheval. La mutation tant matérielle qu’intellectuelle est loin d’être complète…
En soi le concept d’emploi est pertinent, en son temps les campagnes napoléoniennes l’ont démontré pour la cavalerie à cheval. En 1940, il souffre d’une faiblesse : aucune offensive, même limitée n’est venue le valider pour des « cavaliers à moteur ».
Ainsi on aurait pu s’apercevoir que la manœuvre, telle qu’elle est imaginée, fait totalement l’impasse sur le rôle essentiel de l’infanterie qui doit consolider l’avancée des blindés.
L’usage de ces divisions se fonde sur les théories de quelques cercles militaires éclairés. C’est l’illustration parfaite d’un travers bien français : beaucoup de théorie, peu de pratique.
En mai 1940, l’immense majorité des cadres militaires n’a pas été formée à utiliser les divisions blindées en tant que grandes unités cohérentes dotées de missions spécifiques. Le saupoudrage reste et restera la conception majoritairement en vigueur.
Au moment où elle reçoit l’ordre de faire mouvement, la 2ème Division Cuirassée, comme ses divisions sœurs, n’a pas eu l’occasion de vérifier la doctrine de son emploi.
Elle est certes bien entraînée mais elle n’a jamais été au feu. Cela veut dire que ses hommes n’ont pas été soumis au stress du combat et qu’elle n’a pas mis sa cohésion à l’épreuve du chaos du champ de bataille.
Deux carences qui épargnent les divisions allemandes qui ont connu quant à elles une vraie guerre, la campagne de Pologne. Les Allemands ont un dicton « le diable est dans les détails » (« Der Teufel steckt im Detail »), détails que seule l’expérience peut révéler.
Or, dans la bataille qui va se dérouler, ce sont les doctrines qui feront l’énorme différence.
Le 13 mai 1940, la 2ème DCR, et donc le 14ème BCC, doit rejoindre la 1ère armée engagée en Belgique.
Destination : Charleroi.
Las ! La situation sur le front évolue tellement rapidement que les ordres de mouvement du 13 mai se trouvent périmés le lendemain. Les allemands sont déjà sur la Meuse ! L’heure n’est plus à appuyer la 1ère armée en Belgique, l’urgence est de renforcer la 9ème armée fraîchement installée à l’Est et gravement prise à partie par l’ennemi.
Le 14 mai, le haut commandement décide donc d’envoyer la 2ème DCR dans la région de Signy l’Abbaye dans le sud des Ardennes. A ce moment personne ne le sait encore mais cet ordre sera fatal à la division. Un effroyable désordre est en train de s’installer.
En effet, les ordres de route avaient déjà été donnés. Les éléments sur roues correspondant à toute la logistique, soit 1 200 véhicules, sont déjà partis ! Le 14 au matin, la colonne reçoit l’ordre de se dérouter et de se rassembler à Signy l’Abbaye. Partie plein nord, la voila qui bifurque sud-est.
Les éléments chenillés seront transportés par chemin de fer. Dans une incohérence totale, les rames portant les engins blindés seront dirigés vers la région du Cateaux Cambrésy en Picardie, c’est à dire beaucoup plus au nord. Ainsi les unités combattantes se trouveront séparées de leurs unités logistiques par plus de 70 kilomètres ! C’est-à-dire, de part et d’autre de la coupure du front que les allemands ne vont pas tarder à créer.
Elles ne se rejoindront qu’après la bataille…
La situation est compliquée par le fait que la SNCF est incapable de fournir les rames en nombre suffisant. Pourtant la manœuvre avait été étudiée au préalable. On savait qu’il fallait 21 rames légères et 8 rames lourdes pour enlever la division. La SNCF avait prévenu le haut commandement qu’elle ne disposait pas des capacités nécessaires au transport de deux divisions en même temps. Or la 1ère DCR a été envoyée dans la région de Charleroi. Il faut attendre le retour en France des rames parties en Belgique.
Facteur aggravant, quand elles reviennent enfin en gare de Sommeilles-Nettancourt (près de Chalon sur Marne/ Chalon en Champagne), point de rassemblement de la division, c’est dans le plus grand désordre. Il n’est pas possible de faire partir les matériels dans l’ordre conforme, c’est-à-dire d’abord les unités combattantes. Il faut s’adapter aux possibilités de chargement.
Dans la plus totale aberration les unités d’échelons et de transmissions, sont embarquées les premières. On envoie donc sur le front d’abord les unités non combattantes…
De plus, il n’y a pas assez de rames lourdes pour charger tous les chars B1, il faudra plusieurs voyages. Dés le départ ces unités se trouvent dissociées.
Déjà critiques, les conditions de transports ne vont cesser de se dégrader au point que tout regroupement de la division deviendra impossible.
La suite ne sera que la triste consommation de cette incroyable incurie.

Chapitre 3
15 mai : Seuls !

La 3ème compagnie du capitaine Aiby est la première du 14ème bataillon à embarquer.
Il fait un temps superbe en ce mois de mai 1940. Dans d’autres circonstances ces conditions climatiques auraient été appréciées. Pour l’heure ce ciel clair est porteur d’orages d’acier : maîtresse du ciel la Luftwaffe bombarde. Elle vise en priorité les nœuds ferroviaires. Ainsi plus le temps passe, plus le transport des autres éléments du régiment et de la division deviendra compliqué et aléatoire.
Partie le 14 à 11 heures, la 3ème compagnie parvient 22 heures plus tard, à la gare de Boué, petite ville perdue au fin fond de la Picardie, à une quarantaine de kilomètre au Nord Est de Saint Quentin (11).
Le chef du bataillon, le commandant Cormic, et son état major font partie de ce premier convoi.
A peine débarqué le comandant décide de se rendre dans la région de Signy l’Abbaye, plus précisément à Montmeillant, ou doit se trouver le PC (Poste de Commandement) de la division. Il monte donc dans son Laffly (12) en compagnie de deux officiers et deux chasseurs dont le chauffeur. Il laisse au capitaine Faure et au lieutenant Caignon, le soin de superviser les opérations de déparquement du reste du bataillon et part à 19 h 30. Cette impatience de gamin à essayer son nouveau jouet, en l’espèce ce véhicule tout terrain flambant neuf et novateur, sera fatale au commandant.
La distance à parcourir n’est que d’une soixantaine de kilomètres. Mais l’encombrement des routes et les attaques aériennes ne lui permettent d’atteindre sa destination qu’à la nuit. Arrivé à Montmeillant, personne !
En effet, la veille dans l’après midi du 14, la colonne routière de la division a été informée que l’ennemi était déjà à proximité de Signy l’Abbaye. Seuls les éléments nécessaires au commandement ont poursuivi leur route. Les autres ont été déroutés au sud de l’Aisne. L’éparpillement de la division se poursuit.
Le 15, la fraction du convoi qui a continué à rouler en direction de Signy l’Abbaye, rencontre à proximité de sa destination des unités avancées de la 6ème panzer division. C’est le premier et cuisant contact de la 2ème DCR avec l’adversaire ! Il illustre parfaitement l’anarchie qui commence à s’installer chez les Français : les groupes de soutien sont arrivés les premiers sur le théâtre des opérations…
Quant au Général Bruché, commandant la division, il n’a appris la modification de ses ordres de marche que le 14 au matin lors de son arrivée à Valenciennes alors qu’il montait vers Charleroi. Il se trouve à quelques 130 kilomètres de Signy l’Abbaye. Pour lui aussi l’encombrement des routes est tel qu’il n’atteint Saint Quentin qu’en soirée.
Là, il se rend au PC de la 9ème armée, à laquelle est désormais rattachée la 2ème DCR. Il est alors décidé de positionner le PC de la division à Rocquigny, au sud ouest de Signy l’Abbaye afin d’organiser une contre attaque sur Sedan.
Mais le 15, l’ennemi a encore progressé ! Le général prend la décision de déporter son PC vers Dizy le Gros, 20 kilomètres plus à l’ouest. Ce n’est pas suffisant, il faut encore le déplacer à Saint Fergeux, une vingtaine de kilomètres au sud, mais trop à l’est ! Au cours du mouvement une partie de l’état major du général est harcelé par des patrouilles allemandes si bien qu’une poignée d’officiers seulement arrive à bon port.
A l’heure où le comandant Cormic le cherche à Montmeillant, le général est à Saint Ferjeux, 50 kilomètre à l’ouest avec un PC croupion…
Ce n’est que le début de l’errance d’un général qui passera les prochains jours à la recherche de sa division et à recevoir des ordres de contre attaques surréalistes. Certes la situation était chaotique mais il semble tout de même que le général Bruché ait manqué d’autorité. Il s’est laissé dépouiller par ses confrères de ses unités au fur et à mesure de leur arrivée sur le champ de bataille (13). Il n’est pas parvenu à imposer l’idée d’une concentration préalable avant tout engagement . Un de Gaulle, qui commandait alors la 4ème DCR, connu pour son caractère insupportable et ses appuis politiques (notamment Paul Reynaud), a su conserver la cohésion de sa division malgré les difficultés.
A Montmeillant, le comandant Cormic apprend de source sure que les allemands seront là dans les prochaines heures. La seule décision qui s’impose est de retourner à Boué.
Le lendemain, avant le levé du jour, le groupe remonte dans le Laffly et se dirige plein nord. A peine sur la route, le véhicule essuie des coups de feu tirés depuis une ferme. Les allemands sont déjà là !
Un peu plus loin la voiture tombe au milieu d’une section de chars allemands à l’arrêt. Jouant le tout pour le tout, on fonce. Le culot paie ! Complètement surpris, les Allemands restent sans réactions.
Mais les occupants du tout terrain croient être trop prudents en prenant un chemin de traverse. Un peu plus loin, ils se retrouvent bloqués par une mitrailleuse. Il faut abandonner le véhicule et poursuivre à pied. La promenade sera courte : à la lisière d’un bois le commandant Cormic et son état major se heurtent à une patrouille allemande. Les Allemands ne font pas de quartiers, ils tirent. Fusillés, les Français s’effondrent, blessés ou morts ! Seul le lieutenant de Roquetaille dépositaire de la sacoche (et des fonds) du régiment, survivra. Il se battra comme un beau diable pour tenter de soustraire cette précieuse sacoche aux allemands.
Voila le 14ème BCC décapité ! Il ne le sait pas encore.
A Boué, le capitaine Aiby a débarqué sa compagnie.
Coup de téléphone d’Etreux, un peu plus au sud, où vient d’arriver le commandant Aubert, chef du 27ème BCC, le régiment frère. Les nouvelles sont alarmantes : la brusque irruption de blindés allemands à l’arrière du front a créé une grande confusion. L’armée semble frappée de paralysie.
Faute d’ordres supérieurs on pare au plus pressé. L’urgence est de protéger le débarquement des autres compagnies qui ne vont pas tarder à arriver car des blindés allemands sont signalés dans les parages.
En l’absence du comandant Cormic, porté disparu, le commandement du bataillon est confié au capitaine Aiby, selon le principe du plus ancien et du plus âgé dans le grade le plus élevé.
Il place ses chars en DCB, « défense contre les blindés », sur les axes qui mènent à la gare. A ce moment, il éprouve un grand sentiment d’abandon. Il est bel et bien seul au milieu de nulle part avec ses dix chars.
Et dire que la veille on était impatient d’en découdre, certain de la puissance de la division. Sûr, on allait leur casser la gueule, on allait leur montrer à ces boches comment se battent les Français.
Quelle désillusion ! Autour de lui aucune troupe organisée. Seul le long défilé des réfugiés et la débâcle de soldats sans chefs, à la dérive. Lui qui pensait jouer des mécaniques, c’est le cas de le dire, face à des biffins qui l’attendaient comme le sauveur.
Rien, personne… Ah si, les Allemands dont on dit qu’ils sont tout proches !
Et le commandant qui ne réapparaît pas, et le général dont on est sans nouvelles !
Dans la nuit du 15 au 16 mai à 1 heure du matin, la 2ème compagnie du capitaine du Crest de Villeneuve arrive enfin à la gare de Boué. Embarquée le 14 mai à 17 heures, c’est-à-dire avec 21 heures de retard sur l’horaire initialement prévu, elle a mis 28 heures pour atteindre son but.
C’est au compte goutte que les unités de la division arrivent sur le champ de bataille. La maîtrise des airs par la Luftwaffe affaiblit de façon décisive l’armée française en perturbant gravement les transports. Confrontée à la rapidité de la manœuvre allemande, la 2ème DCR n’aura que le temps de débarquer. Elle ne disposera pas de celui de se regrouper pour mener une action efficace.
En l’absence de l’aviation alliée, le bombardement par les Allemands des infrastructures ferroviaires continue de plus belle. Toutes les gares qui se trouvent sur le trajet du train qui transportait la 2ème compagnie ont été bombardées. La circulation s’est faite « à vue ». Il a fallu faire un long détour, marqué par de nombreux arrêts interminables causés par les alertes aériennes. Le train a du passer par la banlieue parisienne pour remonter vers Saint Quentin. Ce n’est d’ailleurs qu’à cette étape que la compagnie a appris la percée allemande à Sedan et sa nouvelle destination.
L’arrivée à Boué est désespérante : le personnel de la gare a déserté. Affolé par l’avance allemande, on signale des parachutistes partout, le chef de gare et les employés ont disparu. La débâcle continue…
Le débarquement doit se faire « avec sa bite et son couteau » selon la vieille et virile expression militaire ! On bricole une rampe de débarquement et on descend les chars sur la voie, la manœuvre prendra quatre heures.
Dans ces conditions, la 1ère compagnie du lieutenant Travers qui a 30 heures de retard, ne peut plus atteindre Boué. Elle est débarquée à Saint Quentin avec la compagnie d’échelon le 16 mai à 12 heures.
Le bataillon est définitivement coupé en trois, il ne pourra jamais se reformer. A 40 kilomètre au nord de Saint Quentin, le capitaine Aiby se trouve au commandement que d’environ deux tiers des effectifs, la 2ème et la 3ème compagnie, au total 26 chars. Dans les environs de la préfecture de la Picardie, le lieutenant Travers dispose du restant : les chars de la 1ère compagnie et ceux de la compagnie d’échelon, soit 18 chars. Quant aux éléments d’échelon sur roues, ils se promènent au sud de l’Aisne…
Tel est le destin de la 2ème DCR victime d’une régulation ferroviaire dépassée par la tournure des évènements. Non seulement ses unités sont dispersées aux quatre vents, mais elles même se trouvent fractionnées.
L’analyse du commandant Aubert du 27ème BCC, est que la division n’a rien à faire à cet endroit et qu’il faut la regrouper très en arrière du front pour pouvoir la diriger ensuite vers toute direction utile. En l’absence d’ordres, il envisage donc de décrocher le lendemain 16 mai à 7 heures du matin pour se rendre à Péronne qui se trouve à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest.
C’est une parfaite analyse de la situation qui souffre d’une faiblesse majeure : Le général Bruché, seul officier d’un rang suffisant pour l’imposer n’est pas là pour la mettre en œuvre.
La demi-brigade , ou plutôt la demie demi-brigade, ne sait à quel saint se vouer : Non seulement elle a perdu tout contact avec son général, mais elle ne dispose d’aucun commandement supérieur auquel se raccrocher.
Elle est terriblement seule perdue au fin fond de la Picardie.
En l’absence d’ordres supérieurs contraires, le capitaine Aiby approuve la manœuvre et prend ses dispositions pour faire partir ses échelons vers Péronne au petit matin.

Chapitre 4
16 mai : Des ordres en désordre

La situation sur le front n’a cessé de s’aggraver au cours de la journée du 15. Les Allemands ont atteint la région de Montcornet, ils sont à une cinquantaine de kilomètres à l’est de l’Oise. Certains éléments de reconnaissance ont même poussés des pointes au-delà de cette localité.
Après deux jours de bataille, le constat est aussi sanglant que cinglant : la 9ème armée française est coupée en deux…
Le général Giraud prend le commandement. Il remplace le général Corap, que l’Etat Major juge responsable de la déroute de son armée.
Il s’agit du même général Giraud qui se retrouvera en compétition avec le général de Gaulle à Alger après le débarquement américain en Afrique du Nord en 1942.
Il prescrit immédiatement à la 2ème DCR une opération de « nettoyage de la route de Marle - Montcornet – Liart ». C’est-à-dire selon un axe ouest-est obliquant vers le nord à partir de Montcornet.
Seuls sont disponibles les deux compagnies de chars lourds du 15ème BCC et une compagnie de chasseurs (infanterie) portés du 17ème BCP fraîchement débarqués. La division attaquera donc avec seulement une vingtaine de chars lourds soutenus par environ 160 chasseurs. On est très loin de la puissance de frappe que représenterait la DCR au complet.
Mais l’éparpillement des forces n’est pas le seul handicap. La débâcle des troupes et des civils sature les routes. Les chars remontent péniblement le flot de la circulation pour prendre leur position de départ. En raison des encombrements, l’attaque ne peut débuter à Marle qu’à 8 heures du matin le 16 mai alors que l’ordre a été donné la veille au soir.
Les chars B1 n’ont pas d’équivalent côté allemand, ils font merveille. La progression vers Montcornet est aisée. L’ennemi se replie. Il est 11 heures.
C’est alors que de nouveaux ordres arrivent : il faut attaquer plein nord, pour atteindre le village de Bucilly, situé à 30 kilomètres et s’y fixer. Le général rêve…
La réalité est plus prosaïque : les B1 ont soif. Il faut revenir à Marle pour faire le plein. Comme il n’y a qu’une pompe à main, l’opération prend 4 heures ! Résultat, quand le groupement peut enfin repartir à l’attaque, la situation a considérablement évolué. L’ennemi est quasiment dans son dos : Les Allemands ont continué leur progression, ils ont atteint Guise, une localité à l’ouest de l’axe d’attaque assigné en fin de matinée.
Il apparaît clairement que l’objectif du matin n’est plus d’actualité. Il faut se replier. La colonne retraite plein ouest. Elle gagne d’abord le village d’Origny Sainte Benoîte, sur le canal de la Sambre à l’Oise. Laissant cette position tenue par une compagnie du 8ème BCC, elle finit par s’installer pour la nuit dans la banlieue de Saint Quentin vers 22 heures…
Au total, elle aura parcouru 150 kilomètres par une chaleur étouffante et pour un gain nul.
Cette attaque illustre de façon parfaite les forces et faiblesses des chars B1. Ils permettent de mener des actions irrésistibles, mais sur une faible distance du fait de leur gloutonnerie.
Plus inquiétante est l’incapacité du commandement français à consolider le terrain gagné lors de l’assaut. Faute de soutien en infanterie suffisant, l’action de chars ne constitue qu’un coup de poing destinés à réduire pendant un temps la pression ennemie sur les lignes de défense.
L’heure des actions d’envergure est passée, l’état de la 9ème armée agonisante ne les permet plus. Le Grand Quartier Général s’est avisé qu’il n’y avait plus aucune troupe digne de ce nom à l’ouest de l’Oise et du canal de la Sambre à l’Oise !
Les seuls éléments organisés présents dans la zone sont ceux de la 2ème DCR. Dés lors il décide de faire cesser la contre attaque sur Montcornet et donne pour mission à ces unités de se positionner le long de ces cours d’eau pour bloquer le passage.
Enfin des ordres pour le 14ème BCC et ses bataillons frères.
Mais la pilule est dure à avaler. Voila des unités forgées pour l’attaque, qui se retrouvent assignées à une mission strictement défensive. On retombe dans les vieilles ornières, dans les conceptions traditionnelles datant de l’époque où le char était un élément de soutien et rien d’autre…
Dans la matinée, le capitaine Aiby se rend au PC avancé de la 9ème armée à Wassigny à quelques kilomètres au nord-ouest de Boué.
Aiby connaît bien le général Giraud. Il l’a rencontré lors de la guerre du Rif et l’a retrouvé en tant que professeur à l’école de guerre. Mais que peut-il opposer aux ordres reçus ? Le général sait que cette mission ne devrait pas être confiée aux unités blindées mais il n’a personne d’autre.
Le général Delestrain, inspecteur des chars, présent ce matin là, approuve les ordres. Ce faisant il est conscient qu’en cas d’attaque frontale la demie brigade ne pourra pas faire face, il s’agit d’une mission désespérée. Il est des moments où discipline et clairvoyance ne font pas bon ménage. Le général aurait du soutenir fermement la proposition du commandant Aubert qui prônait un regroupement cinquante kilomètres en arrière dans la région de Péronne. Les évènements démontreront bientôt que cette décision eut été mieux avisée…
Le capitaine Aiby redescend sur les bords de l’Oise. Ses plus sombres pressentiments semblent se confirmer d’heures en heures. Les rêves de chevauchées victorieuses se sont envolés, ils ont laissés la place au cauchemar de la débâcle.
Avec la clairvoyance qui l’a toujours caractérisée, André Aiby comprend que si contre attaque il y a, il n’en fera pas partie. Sa mission se limitera à freiner l’ennemi en espérant que le temps ainsi gagné permettra à l’armée de se ressaisir. Avec lucidité il se prépare au sacrifice de son unité et peut-être de sa vie.
Que pense un homme qui voit sa propre mort se profiler à l’horizon ?
Il pense à sa femme et ses deux petites filles qu’il a laissées dans le Périgord, dans cette propriété qu’ils ont achetée à leur retour du Japon : la Vigerie.
Il pense à toutes ces belles années vécues au Japon, à sa jeunesse dans le Jura…
Il pense à ses années d’études, à sa brillante formation militaire, tant d’effort pour en arriver là ?
Il a tout simplement peur. Face au danger, seuls les inconscients ou les imbéciles n’ont pas peur. André Aiby n’est aucun des deux donc, il a peur.
Il n’est bien évidemment pas question de faire part de ses états d’âme à ses camarades mais au contraire de tout mettre en œuvre pour « tenir ». Il faut appliquer les ordres.
Il positionne le bataillon conformément aux instructions le long de l’Oise.
Le 16 mai le dispositif est le suivant : en partant de Boué en direction du sud, chaque compagnie se voit attribuer une portion de l’ordre de 10 kilomètres le long l’Oise puis du canal qui mène à la Sambre. C’est ainsi que de Boué à La Fère se trouvent dans l’ordre :
• de Boué à Etreux, la deuxième compagnie du 14ème BCC,
• d’Etreux au Grand Verly, la troisième compagnie du 14ème BCC,
• du Grand Verly à Bernot, la deuxième compagnie du 27ème BCC,
• de Bernot à Moy sur Aisne, la première compagnie du 27ème BCC
• et enfin de Moy à La Fère, la première compagnie du 14ème BCC qui vient d’arriver.
• Deux compagnies du 8ème BCC (chars B1 bis) qui viennent de débarquer à Saint Quentin s’inséreront provisoirement dans le système de défense, la 2ème compagnie à Guise et Vadencourt et la 3ème à Ribemont et Origny Sainte Benoîte.
Ce dispositif restera la même dans les jours qui suivront. Il sera renforcé par la 3ème compagnie du 27ème BCC qui s’installera entre Moy et Ribemont.

 situation-le-16-mai.JPG

Situation le 16 mai en fin de journée (cliquer sur la carte pour l’agrandir)

  • A gauche, l’échelonnement des Cies du 14ème et du 27ème BCC le long de l’Oise et du canal
  • La flèche rouge indique l’attaque sur Montcornet des 1ère et 2ème Cies du 15ème BCC au matin puis leur retraite.
  • Le tracé en pointillés orange montre la direction souhaitée de leur attaque à partir de 11 heures.
  • Les tracés verts marquent les positions allemandes, le soir du 16 mai.

Après avoir emprunté la route qui longe le canal, le capitaine Faure et le capitaine Aiby vont rencontrer le lieutenant Travers qui commande la première compagnie du 14ème bataillon. Ils envisagent de suggérer au commandement le regroupement du bataillon. Ce sera le dernier contact entre les deux éléments du bataillon.
Au Quartier Général de la IXème armée, on ne cherche plus à conserver la capacité manœuvrière et la cohérence des entités, on attend d’elles qu’elles interdisent le passage, c’est tout. Chaque compagnie, se met en place dans l’urgence, on ne prend pas le temps de décaler vers le sud les compagnies du 27ème bataillon pour permettre à la première compagnie du 14ème BCC de rejoindre son unité.
Qu’espérait on, qu’ils réussiraient là où une armée entière s’était faite enfoncer ?
A ce moment l’état major ne se doutait pas encore de l’objectif allemand. Le but le plus probable de l’offensive de l’ennemi était à ses yeux la capitale. Il n’était donc pas nécessaire ni prioritaire d’ériger une défense puissante, mais plutôt un filet de protection à l’abri duquel on espérait avoir le temps de réorganiser les débris de la 9ème armée en déroute. Le rôle des forces installées sur les bords de l’Oise et ses dérivations était d’endiguer le flot allemand qui « coulaient » vers Paris, accessoirement de le harceler au passage.
Comme il s’agit d’interdire le passage, les chars sont placés aux entrées des ponts.
La position n’est pas seulement tactique : en attendant les Allemands, le bataillon fait la police. Les chars sont disposés en barrage pour canaliser le flot continu des réfugiés et des fuyards. Exaspérés par cette débandade, les officiers n’hésitent pas à jouer du pistolet pour mettre de l’ordre dans ce capharnaüm, arrêtant notamment les déserteurs. Le lieutenant Robin en poste à Etreux, oblige ainsi des artilleurs à retourner en arrière pour récupérer leurs caissons et leurs pièces qu’ils avaient abandonnés de l’autre côté du canal…
Tel un récif au milieu d’une mer démontée, le bataillon est la seule unité qui résiste à la débandade générale.
Pour André Aiby ces heures sont terriblement amères. Il assiste avec mépris à la fuite de ces officiers de réserve qui n’hésitent pas à abandonner leurs hommes au milieu de la tourmente. Ce qui le choque est moins leur manque de courage que leur égoïsme « petit bourgeois ». Pour cet officier de métier, ces gens là ne sont pas de son monde. Mais méritent ils qu’on se batte pour eux ?
Comme il est dur de conserver le sens du devoir, jusqu’au sacrifice suprême, dans ces conditions. Surtout ne pas se dire qu’ils n’en valent pas la peine !
La France, opulente, brillante, admirée par l’étranger, vainqueur de la 1ère Guerre Mondiale, patrie de grands généraux, riche d’une tradition militaire multiséculaire, ce grand pays ne serait qu’une baudruche qui se dégonfle aux premiers assauts ennemis ?
Les Allemands en fin de journée sont tout proches.
Certaines de leurs divisions ont parcouru 90 kilomètres à l’intérieur du territoire depuis l’attaque du 13 mai. En soirée, ils ont établi plusieurs têtes de pont sur la Serre et sont à Marle. Marle, le point de départ de l’attaque du groupement de chars B1 de la 2ème DCR vers Montcornet le matin même. Cette expédition aura bel et bien été un coup d’épée dans l’eau.
Un peu plus au nord, ils sont aux portes de Guise, à une poignée de kilomètres de l’Oise.
Le général Guderian est résolu à foncer. Il donne pour le lendemain à l’ordre de continuer résolument à attaquer dans la direction : plein Ouest.
Car tel est l’objectif de l’offensive allemande : la Somme
C’est le plan « coup de faucille » conçu par le général von Manstein. Il s’agit sans doute du plus brillant stratège qu’ait eu Hitler. Les Russes auront plusieurs fois à pâtir de ses idées souvent peu conventionnelles. Pour l’heure ce sont les Français qui en font la triste expérience.
Convaincu de la nécessité vitale d’une victoire rapide, Hitler a écarté tous les plans de l’OKW (Grand Quartier Général allemand) ressemblant à des variantes des plans d’attaque de la Première Guerre Mondiale. En fait l’attaque de la Hollande et de la Belgique ne constituait qu’une diversion destinée à entraîner le gros de l’armée française vers le nord.
Ce n’est qu’une fois la 1ère et la 7ème armée française engagées en Belgique que l’attaque principale a été déclenchée à Sedan. Pensant que la région des Ardennes interdisait le passage d’unités blindées, l’état major français n’a pas porté une attention particulière à la défense de cette partie du front. La 9ème armée, comme il a été dit précédemment, est une armée de niveau B peu mécanisée.
Or, l’idée brillante de von Manstein est justement que l’armée allemande attaque là où on ne l’attend pas avec des moyens puissants que l’ennemi n’envisageait pas. La surprise a été totale.
Sous les coups de boutoir des panzers divisions, la faible 9ème armée a littéralement explosé.
La percée réalisée, ces divisions ont pour mission de poursuivre plein ouest, direction la Manche afin de couper en deux les forces françaises.
Au soir du 16 mai, le général Guderian commence à voir la victoire à portée de main. Il est convaincu que ce succès réside dans la cadence infernale que ses panzers imposent à bataille. L’armée française est étouffée, face à l’avancée fulgurante des blindés, elle n’arrive pas à reprendre sa respiration. Elle n’a pas le temps d’organiser une défense sérieuse et des contre attaques efficaces.
Cependant, ça va un peu trop vite… L’infanterie allemande n’arrive pas à suivre le rythme. L’OKW commence à s’inquiéter. Selon les principes de ce qui sera appelé plus tard la « Blitzkrieg », la « guerre éclair », après la percée des blindés, il faut que l’infanterie suive juste derrière.
A la différence des Français, les Allemands savent que les chars ne sont pas conçus pour la défense. L’infanterie doit finir le travail en réduisant les poches de résistance, puis elle doit s’installer pour assurer la défense en cas de contre attaque ennemie. C’est la parfaite combinaison des deux armes qui garantit le succès.
La manœuvre n’est pas évidente. La coordination d’unités qui ne progressent pas à la même vitesse n’est pas facile à régler. Mais les allemands disposent d’un avantage décisif, ils ont déjà expérimenté le concept en Pologne. Ils ont pu tirer les leçons de leurs hésitations et de leurs imprudences que l’armée polonaise, faiblement mécanisée, n’a pu exploiter.
L’Etat Major allemand n’entend pas se laisser griser par les premiers succès de la campagne de France. Il est hanté par le précédent de la Marne en 1914. Il craint une contre attaque française sur le flanc qui isolerait les unités blindées. A Berlin on reste prudent : c’est trop beau pour être vrai.
A 0h 50 parviennent au PC du général Guderian, les ordres de son supérieur direct commandant le groupe d’armées, le général von Kleist, pour le 17 mai. Ils sont surréalistes : Ces ordres sont de continuer à attaquer en direction de Saint Quentin pour atteindre une ligne Vervins, Montcornet, Dizy-le Gros. Or la XIXème CA de Guderian a dépassé ces objectifs de 30 kilomètres au cours de la journée qui vient de s’écouler !
La situation serait comique, s’il ne s’agissait de guerre…
Visiblement le général von Kleist n’a pas été informé de la progression du XIXème AK. Le général Guderian est tellement pressé qu’il a omis de rendre compte clairement de sa progression. Il a caché ou « arrangé » la réalité à ses supérieurs parce qu’il craint qu’on le freine.
Il demande donc que ses ordres soient révisés pour l’autoriser à aller de l’avant.
Et ce qui devait arriver arriva.
Le général von Kleist débarque au petit matin au PC de la XIXème CA et donne l’ordre suivant : « il est interdit de traverser l’Oise ! ». Il faut laisser à l’infanterie le temps de le rejoindre. L’entrevue est orageuse, von Kleist est furieux de s’être fait manipulé et Guderian se sent désavoué. Il donne sa démission qui est acceptée.
C’est la crise au sein du commandement allemand !

Chapitre 5
17 mai : Ils sont là !

Le 16 mai au soir, la direction de l’attaque n’est pas encore clairement perçue par le Grand Quartier Général Français, Paris apparaît comme la plus probable. L’avancée ennemie sur Montcornet semble un doigt pointé vers la capitale…
Bloquer la progression allemande devient l’impérieuse nécessité.
Le général Doumenc du Grand Quartier Général donne l’ordre suivant : « Pour barrer la route de Paris, la 6ème armée du général Touchon doit établir un front défensif sur l’Aisne et sur l’Aillette. Le rôle de la 4ème DCR, opérant seule en avant, dans la région de Laon, consistera à gagner du temps à la mise en place de l’armée Touchon ».
La 2ème DCR étant hors d’état de mener une action efficace, cette mission est confiée à la 4ème DCR du colonel de Gaulle qui est en train de prendre position au sud de Montcornet.
Cette DCR est à peine en cours de constitution au moment où cet ordre lui est donné. C’est une division moins puissante que la 2ème DCR qui n’a pas encore reçu tous ses moyens.
Elle ne comporte qu’un seul bataillon de chars lourds B1 bis. Afin de suppléer cette faiblesse on lui a adjoint deux régiments dotés de chars SOMUA S35 (14) et une compagnie de chars Renault D2 (15). Elle dispose également de deux bataillons de chars légers Renault R 35 (16), d’un régiment de chasseurs portés et d’un régiment d’artillerie.
Exemples parmi tant d’autres de son impréparation, l’infanterie qui n’a pas reçu ses véhicules de transport se déplace en autobus. Beaucoup de conducteurs ont très peu d’heures de conduite de leur engin, la division est dépourvue de moyens radio…
Au moment où l’ordre d’attaquer lui parvient, l’ensemble des unités n’est pas encore parvenu sur le théâtre des opérations. Toutefois, à la différence de la 2ème DCR, celles qui sont arrivées ne sont pas dispersées aux quatre vents.
Au soir du 16 mai, le colonel de Gaulle pense disposer de suffisamment d’éléments pour mener une action efficace. Les chars profitent de la nuit pour prendre leurs positions de départ. A 4 h 45, ils se mettent en mouvement sur deux colonnes.
La première composée des chars lourds B1 bis, débarqués le matin même, et D2 progresse par l’est selon l’axe Liesse-Bussy-Montcornet. La seconde, constituée des cars légers R 35 des 7ème et 24ème BCC s’avance par le sud en direction de Sissonne-Boncourt-Lislet. Chaque colonne est flanquée d’une section du 13ème BLM (infanterie).
L’ensemble représente avec environ quatre vingt chars, une force respectable.
Après quelques escarmouches pendant le trajet, l’attaque commence véritablement vers midi.
Au Sud la colonne de chars légers se divise en plusieurs axes d’attaque.
La 2ème compagnie du 24ème BCC entre dans la localité de Lislet mais est assaillie par des canons antichars et six blindés qui sortent de réparation. Deux chars s’embrasent dés les premiers affrontements. Les autres ne parviennent pas à percer et à court de carburant doivent retraiter.
Premier échec.
Les 1ère et 3ème compagnies attaquent directement Montcornet. Mais les Allemands se défendent avec des canons de 88 mm. Il faut sans doute y voir un effet pervers de l’attaque avortée de la veille par le groupement de la 2ème DCR. Echaudés, les allemands ont renforcé la position avec les canons de la flak.
Faute d’objectifs aériens les allemands utilisent leur artillerie antiaérienne contre les blindés ! L’arme est terriblement efficace. Elle bénéficie d’une très longue portée qui lui permet d’engager les chars avant que ceux-ci puissent faire usage de leurs canons. Les Renault R 35 s’accrochent mais ils sont trop faiblement armés. Seuls les B1bis pourraient en venir à bout, mais ils se font attendre…
C’est une véritable hécatombe.
Deuxième échec.
Le 2ème BCC quant à lui, devait assurer les arrières. Après avoir dépassé le village de Dizy le Gros, il est pris à partie par des canons antichars pak 37. Ayant subi quelques pertes, il se replie en désordre sur ses bases arrière.
Troisième échec.
La colonne de chars lourds attaque par l’Ouest.
Sur la route de Laon, les B1 bis sont retardée par des canons antichars à hauteur de Chivres. Ils en viennent à bout sans difficulté mais s’embourbent quelques kilomètres plus loin. Les retards s’accumulent.
Un peu plus loin, les chars D2 se rendent brillamment maîtres du village de Clermont les Fermes. Ils gagnent la route de Marle, celle par laquelle les chars de la 2ème DCR avaient attaqué la veille, mais ils sont accrochés par les redoutables 88 de la flack allemande et doivent retraiter.
Quatrième échec.
Quant aux chars B1 bis, leur action contre les antichars à Chivres a épuisé leur carburant, il faut les ravitailler. Ce n’est qu’à 16 h, le plein fait, qu’ils reçoivent l’ordre de se porter sur Montcornet. Mais les équipages se trompent de village et se dirigent vers la Ville aux Bois les Dizy. Ils n’ont pas de cartes, ils utilisent les cartes de l’almanach des PTT !
Ils finissent par atteindre Montcornet au moment où les R 35 du 24ème BCC le quittent à cours d’essence. Là ils affrontent les flack 88 rameutés en nombre après l’attaque des chars légers. La bataille est sanglante des deux côtés. Sans soutien d’infanterie, les chars lourds ne peuvent suffire à enlever la position. Le carburant venant à manquer, il faut se replier. Ils laissent sur place trois chars en flamme dont celui du commandant .
Cinquième échec.
Les Allemands sifflent la fin de la partie vers 18h 30 avec l’intervention des stukas . Tout le monde regagne alors précipitamment les positions de départ.
Fin de la bataille de Moncornet.

montcornet.JPG

Les tracés de couleur correspondent aux axes d’attaque de chaque unité.

La 4ème DCR tirera de cet épisode une réputation d’invincibilité quelque peu usurpée. Cela est peut être du au soulagement du GQG de voir la route de Paris barrée. Or, comme ce n’était pas la direction principale de l’attaque allemande, le succès n’était pas bien grand.
Seule une percée sur le flanc allemand aurait constitué une action décisive. Mais le haut commandement préfèrera la maintenir en réserve pour protéger Paris. Il n’a jamais été envisagé une contre offensive d’envergure destinée à menacer le flanc allemand. C’est cette contre offensive redoutée par l’ennemi qui fera tant défaut dans les prochains jours.
La 4ème DCR bénéficie de circonstances atténuantes. Elle a reçu son baptême du feu quasiment le jour de sa naissance, puisqu’elle s’est constituée sur le front.
Cet échec démontre aussi qu’il ne suffit pas d’attaquer avec des moyens puissants. Face à des positions retranchées solidement défendues, les chars peuvent être tenus en échec. De plus, faute de soutien en infanterie, les objectifs gagnés par les chars ont été immédiatement perdus. Il manque incontestablement à l’armée française l’expérience acquise par les allemands en Pologne.
L’immaturité de la 4ème DCR est à l’image de toute l’armée française qui ne sait pas utiliser les blindés. Peu importe d’avoir les meilleurs chars du monde, mal employés ils ne peuvent donner que des résultats médiocres.
Mais là où le constat devient catastrophique c’est qu’elle ne sait pas non plus positionner efficacement son infanterie pour stopper les chars. Au lieu de la retrancher dans des points d’appui solidement défendus, comme l’ont fait les allemands dans la région de Moncornet, les officiers supérieurs en restent à l’idée du front continu.
Pour Guderian, Moncornet n’est qu’un « coup d’épingle », selon ses propres termes, qui ne doit en rien le détourner de son attaque principale. Il laisse donc son arrière garde traiter le problème sans changer ses plans.
A 16 heures le haut état major vient de lui redonner le commandement de sa division. Pour sauver la face vis-à-vis du général von Kleist, un compromis a été trouvé : Le XIXème AK mènera des « reconnaissances puissantes » mais le PC restera à sa place.
Entre « reconnaissances puissantes » et poursuite de l’offensive, il y a une différence sémantique de l’épaisseur d’un cheveu. Malgré les ordres de ne pas franchir l’Oise, Guderian est bien décidé à y établir de solides têtes de pont pour repartir à l’attaque dans les meilleures conditions dés qu’il aura les coudées franches.
La 4ème demi-brigade de la 2ème DCR va se trouver aux premières loges.
Comme il a été indiqué plus haut les chars sont positionnés le long d’une ligne d’une cinquantaine de kilomètres. Il n’y a aucune densité de défense, aucun point d’appui. L’artillerie et l’infanterie sont quasiment absentes. Les compagnies de B1 bis sont réparties en d’autres points ou tenues en réserve.
Quatre vingt chars légers pour défendre 55 kilomètres, soit à peine plus d’un char au kilomètre, cela peut paraître « léger ».
Cependant l’intérêt de se placer le long d’un cours d’eau, c’est de pouvoir les concentrer sur la défense des ponts. L’inconvénient, c’est qu’entre les ponts, il n’y a personne. L’ennemi peut en toute tranquillité franchir la rivière sans être inquiété. Il ne s’en privera pas…
On peut se demander pourquoi ces ponts n’ont pas été tout simplement détruits. La raison en est probablement qu’ils permettaient d’évacuer les éléments de la 9ème armée en déroute. Cette observation renforce l’hypothèse selon laquelle l’Etat Major français n’imaginait pas une attaque frontale sur cette ligne.
Dans la matinée les Allemands mènent des actions sur les ponts de Moy, Berthenicourt, Mézières sur Oise et Ribemont, c’est-à-dire au sud du dispositif. C’est le 27ème BCC qui encaisse, mal, le choc. La 3ème compagnie finit par succomber sous le nombre en début d’après midi.
Pendant les combats, le lieutenant Pelletier tire sur une automobile allemande un peu trop aventurée et capture l’officier qu’elle transportait. Sur lui, on saisit les plans d’attaque pour la journée du 18 avec des cartes renseignées ! Objectif : Bapaume et Peronne, cinquante kilomètres plus à l’ouest. Rien que ça. Ce renseignement est capital, il indique clairement que la direction de l’attaque n’est pas Paris mais la Somme !
Mais à qui les adresser ? Le général Giraud étant introuvable, l’officier chargé de les transmettre finira par les remettre au PC de la division à Guiscard (17). Ils ne seront jamais exploités. Même lorsque la chance tend la main à l’armée française, celle-ci se montre incapable de la saisir…
Après avoir pris le pont de Ribemont à revers, les allemands progressent vers nord le long de la route qui longe le canal. A proximité de Hauteville une contre attaque vigoureuse de la 2ème compagnie du 27ème BCC réussit à les stopper.
Plus au nord, le 14ème BCC doit lui aussi faire face à une attaque violente. A Tupigny, la 4ème section de la 3ème compagnie de l’aspirant Lucas est violemment prise à partie par des Pzkw IV (18). Ces chars sont les plus puissants dont disposent les Allemands . Ils sont redoutablement armés. Leurs canons de 75 ne font qu’une bouchée de la section. Deux chars dont celui de l’aspirant Lucas sont mis hors de combat.
Deux chars qui étaient tenus en réserve à Hannapes arrivent en renfort et se font littéralement foudroyer. Il ne reste plus qu’un char, celui du sous-officier Khorozian. Il tente de retenir en vain des fuyards pour l’aider à tenir la position. Puis considérant qu’il ne peut défendre le village seul, il décide de retraiter. Les Allemands n’exploitent pas cette défection. La présence de cinq chars les a convaincus que la position était sérieusement défendue. Dans la soirée, le capitaine Aiby, renvoie le lieutenant Baum avec son char garder le pont de Tupigny.
Le reste de la nuit sera calme dans ce secteur. Il s’agissait certainement d’une de ces « reconnaissances puissantes » destinée à tester les défenses de l’adversaire.
Mais vers 23 heures branle bas de combat ! Des chars sont signalés dans les environs d’Etreux, sur la rive opposée du canal. Le capitaine Faure est envoyé en reconnaissance. Fausse alerte, c’est la 2ème compagnie du 13ème BCC en retraite depuis la Belgique. Elle est passée par miracle entre les mailles du filet. La compagnie est au complet. Voila 13 chars R35 qui sont les bienvenus !
En cette fin de journée du 17, malgré ce renfort inattendu, la situation n’est guère brillante. Certes les deux compagnies du 14ème BCC peuvent se targuer d’avoir empêché l’ennemi de passer mais sur leur flanc sud, les Allemands ont établi leurs têtes de pont.
La 1ère compagnie du 14ème BCC s’est repliée à l’ouest sur le canal de Crozat (19) et la 2ème compagnie du 27ème BCC sur Bohain à une douzaine de kilomètres au nord ouest de l’Oise.
La 2ème et 3ème compagnie du 14ème BCC se retrouvent donc en pointe bien seule à garder un canal qui a été franchi par l’ennemi plus au sud.
Quant au PC de la 9ème Armée situé à Wassigny, quelques kilomètres à l’Ouest, il paraît bien dangereusement avancé…

Chapitre 6
18 mai : le sacrifice

Les hommes viennent de passer une semaine éprouvante, tant pour les nerfs que le physique. Dormant à peine et mangeant peu, ils commencent à accuser le coup. C’est dans un état d’épuisement déjà avancé qu’ils abordent ce fatidique samedi 18 mai.
Dans la matinée, le capitaine Aiby reçoit l’ordre de prélever deux chars par compagnie pour appuyer une reconnaissance au nord vers la région de Landrecies. Le commandement veut savoir si les allemands sont déjà au Cateau. Dépourvue d’aviation d’observation en raison de la supériorité aérienne allemande, l’armée est aveugle.
La domination de l’espace aérien par l’ennemi est un facteur aggravant de la Blitzkrieg. Faute d’informations aériennes, l’armée française voit ses capacités d’anticipation fortement réduites. Elle ne peut organiser sa défense qu’à vue, voire au jugé.
Voila donc le bataillon encore accommodé à une autre sauce que celle à laquelle il a été préparé : la mission de reconnaissance. Ce n’est plus une unité de chars de combat, c’est une bonne à tout faire !
Le lieutenant Robin et les chefs de chars Berton et Kermadec font partie de l’expédition. Les H 39 encadrent deux B1 bis et une compagnie de dragons portés .
On est loin des « reconnaissances puissantes » de Guderian. L’opération confirme que l’ennemi est désormais tout proche du Cateaux.
Les B1 sont sévèrement attaqués à Ors. L’aspirant Maillart dont le char qui était resté dans cette localité la veille à la suite d’une légère avarie, leur prête main forte. Bientôt, il faut retraiter. L’aspirant redescend pour reprendre sa place le long de l’Oise à hauteur de Vénérolles.
Le lieutenant Robin, seul avec les dragons sur un autre axe de reconnaissance se trouve tout à coup face à huit panzers Pkw 3 (20)! Venus à son secours, les chars de Berton et Kermadec l’aident à se dégager. Les trois chars et les dragons réussissent à se replier sur le village de Basuel en tiraillant.
Là, le groupe reçoit l’ordre de redescendre vers l’Oise à Etreux où une citerne les attend pour faire les pleins. Ils doivent ensuite longer la rive vers le sud où ça commence à barder.
Cette reconnaissance permet de faire le constat suivant : En fin de matinée les deux compagnies du 14ème BCC se trouvent au sens propre dans la gueule du loup. La mâchoire supérieure progresse vers le Cateaux Cambrésis au Nord. Au Sud la mâchoire inférieure commence à exploiter les têtes de pont qu’elle a conquises la veille.

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Positions de deux compagnies du 14ème BCC le soir du 18 mai et itinéraires de repli de Robin et Maillard (en pointillés) après la reconnaissance du 19 au matin.

L’attaque de Tupigny la veille a permis aux allemands de tester la résistance de leur adversaire. Ayant constaté qu’ils auraient à faire à une défense opiniâtre, ils décident d’attaquer en nombre. C’est la 8ème panzer division qui est chargée de ce travail.
Le premier choc à lieu à Hannapes où sont postés le lieutenant Henry et le chef de char Le Meur. Dans la matinée, le lieutenant aperçoit sur la rive opposée des soldats allemands, il tire quelques obus dans leur direction. Ils se mettent à couvert.
A midi, alors que le chef de char Le Meur vient de se positionner en défense du pont, il reçoit soudain de plein fouet un obus de 90 sur le volet du mécanicien. Le Meur s’extrait commotionné par la trappe de la tourelle. Avec le lieutenant Henry, ils dégagent le mécanicien qui est vivant. Il a la tête en sang, la mâchoire pendante. Il s’écrie « mon lieutenant, je suis mort ! ». Le lieutenant le rassure et fixe sa mâchoire avec deux mouchoirs. Il arrête comme il peut l’hémorragie puis l’évacue vers un poste de secours.
Le lieutenant Robin et le chef de char Henry, qui reviennent de la reconnaissance du matin après s’être ravitaillés à Etreux, arrivent en renfort et prennent position. Fin de l’alerte.
Le capitaine du Crest de Villeneuve, le lieutenant Mellerio et le caporal chef Marchand reçoivent alors l’ordre de dépasser Hannapes et d’aller renforcer la défense de Tupigny.
Sur la route, ils sont violemment pris à partie par des canons antichars. L’attaque est soudaine et deux chars sont percés, celui du capitaine dont les occupants sont tués sur le coup et celui du lieutenant Mellerio. Seul ce dernier s’en sort vivant mais blessé.
Reste le char du caporal chef Marchand. C’est un gaillard qui a le cœur bien accroché. Il bondit hors de son char sous les tirs ennemis pour s’enquérir de l’état du capitaine. Il constate la mort de son supérieur mais ne peut s’attarder, le feu devient trop nourri, il regagne alors son véhicule.
Il va mener un combat héroïque. Pendant trois heures, il tire comme un furieux sur tout ce qui bouge. L’ennemi le crible de coups mais ne réussit pas à percer le char. A l’intérieur la peinture se décolle sous l’impact des projectiles, la chaleur monte, la fumée des munitions tirées rend l’atmosphère irrespirable. Mais le caporal chef et son mécanicien tiennent le coup. Le niveau du carburant et des munitions baissant, il faut cependant rompre le contact. A ce moment, l’explosion d’une bombe larguée par un stuka, fait sursauter le char. Il est hors de combat, train de roulement détruit. Le caporal attend une accalmie puis quitte son engin non sans l’avoir au préalable incendié. C’est à pied qu’il rejoint le PC de Wassigny avec son mécanicien.
Là, ils reçoivent un R 35 en suffisamment bon état pour reprendre le combat. Ils seront fait prisonnier le lendemain en tentant de rejoindre Péronne, à l’Ouest de Saint Quentin.
A Tupigny même, vers 15 heures, le climat vire à l’orage. Le capitaine Faure, passant par la route qui surplombe la vallée, aperçoit de l’autre côté du canal entre 40 et 50 chars prêts à l’attaque !
Le lieutenant Baum, toujours seul depuis la veille au soir, est attaqué de toutes parts. Il se bat comme un beau diable ! Il réussit à détruire deux chars ennemis et en endommage plusieurs. Il est bientôt à cours de munitions. Sous les coups adverses, son char finit par rendre l’âme. Il y met le feu et l’abandonne. Son mécanicien et lui sont fait prisonniers avant d’avoir pu rejoindre leurs lignes.
Les Allemands sont passés !

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Attaques d’Hannapes et de Tupigny

Pendant le reste de la journée on assiste à une succession de combats individuels héroïques et désespérés.
Côté allemand, c’est la 8ème panzer division qui était à l’œuvre. Elle a eu fort à faire, elle est nettement en retard par rapport aux autres divisions allemandes. En soirée, elle s’établit dans la région de Seboncourt. Depuis sa percée de Tupigny, elle n’a progressé que d’une dizaine de kilomètres vers l’ouest.
Ses homologues sont bien plus en avant. Guderian n’en fait qu’à sa tête, il interprète à sa façon les ordres de modération profitant des contradictions au sein du commandement supérieur. Et sa façon, c’est toujours plus à l’ouest, toujours plus vite.
Au sud, exploitant les têtes de pont conquises la veille, la XIXème AK entre dans Saint Quentin à 9 heures du matin. En soirée ses unités de reconnaissance atteignent Péronne à trente kilomètres au nord ouest de Saint Quentin. Péronne, cette ville « suffisamment éloignée » où le commandant Aubert avait suggéré il y a 3 jours à peine de concentrer la 2ème DCR.
Au nord, le deuxième Gruppe de la 6ème panzer s’arrête à la nuit à 10 kilomètres de Cambrais. Le premier Gruppe quant lui est au Catelet.
Ainsi, la résistance du 14ème BCC a eu un impact significatif. La 8ème panzer, chargée de l’anéantir a pris une journée de retard sur les autres panzer Gruppe.
Et encore, au soir du 18 mai, le bataillon est toujours debout, fortement éprouvé certes, mais debout.

Chapitre 7
19-20 mai : le calvaire

Au PC du 14ème bataillon dans la soirée du 18, les nouvelles, toutes plus mauvaises les unes que les autres parviennent au capitaine Aiby. Le bataillon est en train de se faire hacher, il faut contre attaquer vigoureusement sous peine d’être submergé.
Pour cela il se rend le lendemain au PC de Wassigny pour demander des renforts, surtout des B1, seuls capables de créer la rupture.
Las ! Il n’y a qu’un B1 disponible. On lui adjoint sept H 39. C’est maigre. C’est donc sans véritable espoir que le capitaine Aiby mène l’attaque, persuadé d’y rester, kamikaze avant l’heure.
La contre attaque fait long feu. Seuls deux H 39 en réchappent. C’est la troisième fois qu’André Aiby réussit à sortir de son char en flamme. Il commence à ressembler à un miraculé.
En effet, le chef de char a le choix entre deux sorties lorsque son appareil est détruit. Soit il sort par la tourelle mais dans ce cas, il est très exposé au feu ennemi, soit il sort par la trappe prévue dans le plancher du char. Il lui faut alors attendre que le mécanicien ait d’abord évacué l’engin. Le risque est qu’il n’ait pas le temps d’effectuer la manœuvre avant que le feu ait gagné les munitions explosant alors avec le char. Ainsi quelque soit l’option retenue, lorsque le char est touché, le chef de char a de fortes chances d’y rester.
La contre attaque ayant totalement échoué, le capitaine Aiby reçoit l’ordre de se rendre au Catelet, une vingtaine de kilomètres en arrière de la ligne formée par l’Oise et le canal de la Sambre. Le commandement souhaite y rassembler tous les chars. Enfin, on s’avise en haut lieu qu’il est complètement inutile de les disperser le long du front. Il vaut mieux les concentrer en un point pour pouvoir les envoyer massivement en contre attaque dans les directions sensibles. C’est bien tard, bien trop tard, d’autant que les Allemands sont au Catelet depuis la veille…
Comble de malheur, c’est dans cette ville que le général Giraud décide de déplacer son PC de campagne, se jetant ainsi dans la gueule du loup. La chance n’est décidément pas du côté français.
André Aiby laisse en arrière 3 chars équipés des meilleurs canons, ceux de modèle 38. La section du lieutenant Thomas, qui est intacte, est désignée. Elle a pour mission de soutenir l’infanterie qui prend position sur les bords de la Sambre au nord de Wassigny.
Les restes du bataillon, soit sept ou huit chars dont certains sont en piteux état remontent sur Wassigny. Sur le trajet, le char du caporal de Penanster, très endommagé par les combats à Tupigny casse une chenille, pas d’échelon pour réparer, on abandonne l’engin… Le lieutenant Robin prend le mécanicien dans son char, le suivant embarque le caporal.
Le trajet continue à trois par char. Le capitaine Aiby qui n’a plus de char fait route dans celui du lieutenant Kermadec.
En configuration normale, c’est-à-dire à deux occupants, le chef de char est assis, non sur un siège mais sur une sangle. C’est une installation précaire pour les déplacements Ainsi en général lors de longs trajets, le chef de char préfère s’asseoir sur la trappe de la tourelle qui se rabat vers l’arrière. Mais elle est pratique pendant les combats. Elle lui permet de servir sa pièce debout.
La configuration à trois est donc possible puisqu’il suffit d’escamoter la sangle mais elle est totalement inconfortable. Il faut imaginer le « passager » assis sur le fond de la caisse et faisant office de siège, le chef de char à califourchon sur ses épaules.

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Colonne de chars H 39 en mouvement

L’inconfort est aggravé par la température ambiante en ce beau mois de mai. En plein soleil, les blindés sont de véritables étuves.
A ceci s’ajoute la fatigue et les privations qui s’accumulent. Comme le note le lieutenant Robin, « ils sont à bout de résistance physique ». Mais, le danger est désormais partout, les équipages préfèrent faire le trajet enfermés dans des conditions infernales.
La petite colonne arrive à Wassigny. Un char B1 et une pièce de 75 barrent l’entrée du village. Robin décrit l’atmosphère du lieu par une litote « il (y) règne l’animation la plus grande ». Bref, c’est la panique générale.
A 18 h 30, il reçoit son itinéraire et le groupe se remet en route, toujours à trois par char. Il passe par le village de Maretz, dévasté par les bombardements ennemis. Là, il bouscule les allemands qui commençaient à s’y installer.
La colonne parvient à la route du Catelet. A la nuit tombante, quelques kilomètres avant d’arriver, des motocyclistes les informent que les allemands ont pris le village.
Ils sont au fond d’une poche, il faut rebrousser chemin.
En effet, les mâchoires de la tenaille n’ont cessé de s’allonger depuis le 18 mai. Le 19, les allemands ont encore progressé vers l’ouest.
Pourtant le général Guderian a connu un moment d’hésitation. En milieu de journée des concentrations de char français lui sont signalées par l’aviation au Sud de Crécy. Il est sans nouvelles des unités de barrage qui assuraient la protection de son flanc sud. Or, pas de nouvelles signifie très probablement qu’elles ont été exterminées. Serait-ce la fameuse contre attaque française par le Sud tant redoutée ?
Comme pour ajouter à ses inquiétudes, il reçoit un message radio l’informant que son principal dépôt d’essence est en flamme ! Ses chars n’ont plus qu’une journée de carburant devant eux.
S’offre alors au général l’alternative suivante :
- stopper l’avance et contre attaquer au sud avec toutes ses unités,
- ne pas se laisser impressionner et poursuivre l’offensive à l’ouest.
Fidèle à son tempérament le général choisit la deuxième option. Son sentiment profond est que l’armée française n’est plus en état de lui opposer une résistance sérieuse. Les masses de soldats errants faits prisonniers chaque jour ne cessent de lui confirmer le naufrage de l’ennemi. Il estime que la 10ème division de panzers chargée d’assurer la protection de son flanc saura faire face seule.
Les nouvelles de la fin de journée le rassureront sur le bien fondé de son choix. Les attaques de chars françaises ont été stoppées. A l’instar de la bataille de Moncornet, quand elles ne se sont pas terminées par l’extermination des blindés français, elles se sont conclues par un retour sur leurs bases de départ, faute de soutien et de munitions. Quant au dépôt de carburant, il s’agissait d’une erreur de transcription, le message annonçait en fait qu’il était prêt.
La journée du 19 se termine par l’annonce de la capture du général Giraud et de cinquante officiers français. La 9ème armée française est KO.
La décision risquée du général Guderian ce jour là témoigne de ses qualités exceptionnelles : ne se laissant pas détourner de son objectif, il sait jauger la situation et prendre des risques. En plus, il a de la chance !
C’est un général comme les aimait Napoléon, à chaque fois qu’on lui proposait une nomination à ce grade, il demandait : « a-t-il de la chance ? »
Il obtient enfin de l’OKW la liberté totale de manœuvre qu’il réclamait depuis des jours. Il n’est plus obligé de minimiser son avance.
C’est pleinement conscient du caractère historique de son succès qu’il donne ses ordres pour le lendemain 20 mai. La 2ème panzer doit se diriger sur Abbeville, le 1er panzer sur Amiens.
Il n’y a plus personne devant.
Complètement démembrées les quelques unités françaises en ordre de marche errent sur le champ de bataille à la recherche d’une issue de secours.
Tel est le cas des restes du 14ème BCC.
Bloquée devant le Catelet, la colonne se réfugie dans une ferme à l’angle de la route du Catelet et de celle qui mène au village de Serain. Mais la position est harcelée par des tirs d’artillerie. Les officiers se concertent et décident de tenter de remonter au nord ouest vers Crèvecœur sur Escaut.

Chapitre 8
21 mai : la fin

A 4 heures du matin les chars reprennent la route, les équipages n’ont toujours pas dormi.
Il faut à nouveau forcer le passage à Elincourt puis à Villiers Outreaux. Les allemands sont partout, réussiront ils à leur échapper ?
Ils atteignent Crèvecœur et y retrouvent diverses unités motorisées en retraite. Les occupants d’un des véhicules les informent qu’ils ont tenté de franchir le pont qui enjambe le canal de l’Escaut. Ils se sont heurtés à trois chars allemands qui en bloquent l’accès. Il faut donc trouver un autre point de passage.
La seule possibilité est Cambrai qui se trouve un peu plus au nord.
Le capitaine Aiby prend le commandement de cet ensemble hétéroclites Il décide de tenter une manœuvre typique de la cavalerie : forcer le passage en fonçant à toute vitesse à travers Cambrai. C’est la charge de la dernière chance !
Considérant qu’on ne peut se battre efficacement à trois par char, il descend du char du lieutenant Kermadec et monte dans une voiture.
Sur la route de Cambrai, la colonne rencontre quatre chars H 40 (21) également en retraite qui se joignent à eux. Le moral remonte !
Pas pour longtemps : A Cambrai ils sont reçus par des salves de canons antichars. Là aussi, il est impossible de passer les allemands sont solidement installés, le piège s’est refermé sur eux.
On se replie sur Crèvecœur, la bien nommée.
La situation n’est pas brillante, les hommes sont épuisés et affamés, les machines sont quant à elles presque à bout d’essence.
Dans ces circonstances dramatiques le capitaine Aiby prend alors une option qui sera diversement interprétée : à ses yeux seuls les blindés ont encore une petite chance de passer s’ils sont seuls, débarrassés de leurs passagers en surnombre et des unités ralliés à Crèvecœur dont ils assurent la protection mais qui les encombrent.
Il faut donc scinder le groupe en deux : d’un côté les blindés, de l’autre le reste de la troupe qui se retrouve à pied. S’offre à lui un choix difficile : prendre la tête du groupement de chars et abandonner la troupe à pied à son triste sort ou au contraire, rester avec ces derniers et laisser partir les chars. Aiby n’a plus de char, il estime qu’il serait déloyal de sa part de dessaisir un de ses subalternes de son véhicule, ce serait peut être même une sorte de lâcheté. Le bon sens, l’équité et le sens du devoir (du sacrifice ?) lui commandent de rester avec les piétons.
Le commandement du groupement de chars revient alors au lieutenant Robin qui n’a strictement rien compris et se croit abandonné par son commandant…
La colonne blindée regagne Crèvecœur. Elle prend un peu de repos et trouve de quoi se restaurer dans les maisons du village. Elle est rejointe par le général d’Arras avec les débris du 5ème régiment de dragons portés. Entre temps une section d’artillerie les a rejoint. Revoilà les chars encombrés d’unités peu mobiles.
Le général prend le commandement. Il ordonne aux blindés une nouvelle reconnaissance sur l’Escaut. Ceux-ci reviennent en indiquant que la voie est libre.
C’est une illustration de la manœuvre allemande : une fois les positions conquises, les chars ne s’attardent pas laissant à l’infanterie et aux unités de soutien le soin de les occuper. Mais il peut se passer un laps de temps entre le départ des uns et l’arrivée des autres.
Profitant de cet intervalle le général tente le passage. En tête trois chars, au milieu les dragons, en queue deux chars.
Un des H 39 est resté à Crèvecœur à court d’essence. Un autre est tombé en panne d’embrayage en cours de route. Les chars n’ont presque plus de carburant et de munitions. Les équipages sont physiquement au bout du rouleau.
La colonne passe l’Escaut et prend la route du village Les Rues les Vignes sans perdre de temps. Le général d’Arras donne la même consigne que celle qu’avait recommandée le capitaine Aiby : ne pas attendre les éléments qui sont venus s’agréger aux chars : en l’occurrence la section d’artillerie.
Les artilleurs mettent leur canon en batterie et avec l’aide des chars du lieutenant Kermadec et du chasseur Berthon, protègent la manœuvre. Ils sont repérés par des automitrailleuses allemandes qui les attaquent aussitôt. Deux blindés ennemis sont détruits mais les français sont vite submergés.
A l’avant le même drame se joue, la colonne se fait accrocher par la queue d’une formation de chars allemands. L’ennemi rebrousse chemin et met en pièce l’avant-garde française. Les français se battent jusqu’au dernier. Le lieutenant Robin qui est un véritable forcené, tire sur tout ce qui bouge. Le conducteur de son char est tué d’un obus en plein dans le poste de pilotage dont le volet de protection n’était pas verrouillé. Blessé par deux fois, le lieutenant ne cesse le combat qu’au moment où son engin se remplit d’une âcre fumée noire. C’est un soldat allemand courageux et chevaleresque qui l’extirpe de son char.
Les survivants de la colonne seront faits prisonniers. Le lieutenant Robin est quant à lui évacué dans un hôpital français qui vient d’être pris par les allemands dans l’après midi.
Les hommes restés avec le capitaine Aiby connaissent un sort similaire.
Après avoir quitté les blindés français, la troupe ne va pas bien loin. Elle gagne le village de Lesdain , situé à, à peine deux kilomètres et demi de Crèvecoeur, qui est vide d’ennemis. Tout le monde est a bout de force, il faut se reposer si on veut avoir quelqu’espoir de se glisser à travers les mailles du filet allemand. On s’installe dans une cave dont les soupiraux commandent la place du village. On poste des sentinelles à chaque ouverture, fusils mitrailleurs en batterie.
Epuisé, tout le monde s’endort.
Le repos sera bref. Les occupants de la cave sont brusquement réveillés par le déchaînement des fusils mitrailleurs.
Un régiment d’infanterie allemand vient d’occuper la place du village. Les sentinelles n’ont pas résisté à la tentation de faire feu. Elles avaient des comptes à régler ou tout simplement la rage de se battre.
Mais le combat est sans espoir. Les munitions viennent à manquer. Les allemands font irruption dans la cave. Aiby se retourne et aussitôt a le réflexe de lever les mains et de se débarrasser de son arme. Les ordres claquent en allemand. Les soldats doivent cesser le feu, pas question de se venger en fusillant à bout portant des adversaires qui se rendent.

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Itinéraire de retraite des restes du 14ème BCC (cliquer sur la carte pour agrandir)

Le capitaine Aiby restera admiratif de cet exemple de discipline allemande auquel il devra la vie. Cette attitude chevaleresque aura beaucoup moins cours dans les années qui suivront.
Que s’est il passé ?
Il faut d’abord se rappeler que la résistance du 14ème BCC dans la région de Wassigny avait créé un retard de la 8ème panzer sur les autres divisions qui, elles avaient progressé au Sud et au Nord en direction de la Manche. Il existait donc un vide provisoire dans lequel les française ont essayé de trouver leur chemin.
Au cours de leur retraite, les restes du 14ème BCC sont venus d’abord butter au Sud, dans la région du Catelet, sur la mâchoire inférieure constituée par des unités de la XIXème AK. L’analyse des français est qu’ils se trouvaient alors au fond d’une poche. Cette vision était conforme à la théorie militaire classique : après avoir contourné l’ennemi, les attaquants se rabattent sur le côté pour l’encercler et l’anéantir. Le mouvement opéré crée une poche dans laquelle se trouvent emprisonnées les armées ennemies.
Il était alors logique de remonter au Nord le plus vite possible pour tenter de contourner le « bord de cette poche » avant qu’elle ne se referme. C’était sans compter sur la tactique hétérodoxe des allemands consistant à ne pas se soucier des points de résistance ennemis et à pousser toujours plus loin l’offensive. En remontant vers le Nord sur Cambrai, les rescapés du 14ème BCC ont rencontré la mâchoire supérieure représentée par 7ème panzer division commandée par le Général Rommel.
Encadrée au Sud par Guderian et au Nord par Rommel, on comprend que la faible 9ème armée n’ait pas tenu le choc…

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Extrait de la carte des opérations éditée par Wikipédia

Même si les rescapés avaient retraité en restant dans l’intervalle existant entre les deux axes de progression allemand, ils n’auraient pas réussi à s’échapper. Les Allemands avaient un jour d’avance sur eux. Lorsque la colonne atteint Cambrai, les Allemands sont déjà à Abbeville.
Le général Bruché, général commandant la 2ème DCR, n’a réussi à s’échapper qu’en longeant la côte juste avant que les allemands l’atteigne. Il disposait lui, d’un véhicule sur roue plus véloce que les Hochkiss H 39.
En ce 21 mai 1940, le capitaine Aiby fait partie des nombreux officiers et soldats français fait prisonniers au cours de la bataille.
On ne meurt qu’une fois dit-on, André Aiby, lui est mort deux fois : la première, c’était en mai 1940 dans un trou perdu au nord de la Picardie. Ces jours là toutes les certitudes sur lesquelles il avait construit une vie pleine de promesses, se sont effondrées. Des millions de français ont connu ce sentiment.
Sur le moment une angoisse l’étreint que vont devenir sa femme Lucie et ses filles Marie Claude et Catherine ? Comment la parisienne jusqu’au bout des ongles, 100% citadine, qu’est Lucie va-t-elle s’en sortir au fin fond de la campagne périgourdine ?
Comme un million de soldats français, André Aiby est conduit à pied presque sans eau et sans alimentation en Allemagne pour quatre années de longue captivité.
Il confiera plus tard que c’est pendant ce périple qu’il aurait du s’évader. En effet, la surveillance allemande de groupes de prisonniers aussi nombreux était approximative, surtout la nuit. Par solidarité vis-à-vis de ses hommes il a considéré qu’il était de son devoir de rester avec eux. Une fois en Allemagne, les échecs de ses différentes tentatives d’évasion, lui feront parfois regretter cette attitude.
Les tankistes français étaient très reconnaissables à leur veste de cuir. Leurs homologues allemands portaient un uniforme semblable. Au cours de cette longe marche, la file interminable des prisonniers croise une colonne de chars allemands qui file vers l’ouest. Soudain une main sort d’une tourelle et tend aux adversaires déchus une gourde pleine d’eau.
Une goutte d’humanité dans un océan de barbarie…

Chapitre 9
Leçons de l’histoire

La 2ème et 3ème Compagnie du 14ème BCC seront citées à l’ordre de l’armée pour leur action au cours de ces journées :
« Ont fait preuve, sous les ordres du capitaine Aiby du 16 au 20 mai 1940, des plus hautes vertus militaires et poussé l’héroïsme jusqu’au sacrifice total.
Pendant deux jours de lutte ininterrompue ont assuré la défense des ponts de l’Oise, de Tupigny à Ors, contre les assauts d’une panzer division allemande à laquelle elles ont infligé de lourdes pertes.
Complètement encerclées, ont réussi à rompre un premier barrage à Maretz, Thincourt et Villiers Outreaux, puis se sont heurtées sur l’Escaut à une ligne infranchissable.
Tous les chars détruits, les survivants des équipages ont continué la lutte à pied dans les maisons de la Ville au Bois jusqu’à épuisement de leurs munitions.
»
Comme le lecteur peut le constater, la citation comporte de nombreuses approximations :
• Thincourt est totalement inconnue. Il s’agit probablement d’Elincourt, phonétiquement proche et se situant à proximité de Serain où la colonne s’était repliée dans la nuit du 19 au 20 mai.
• Quant à la Ville au Bois aucune localité de ce nom n’existe dans le secteur, la plus proche est à plus de 100 km. Il s’agit en fait du village de Lesdain, cité avec une faute d’orthographe dans le dossier du capitaine Aiby.
• Enfin, c’est la troupe à pied qui a continué la lutte. Les équipages des chars ont quant à eux été faits prisonniers au fur et à mesure de la destruction de leurs engins.

croix-de-guerre-1939-40.JPGLe capitaine Aiby obtiendra pour cette même citation la Croix de guerre avec palme par ordre du 31 janvier 1943, publié au journal officiel le 17 mars 1943.
Le 25 mars 1942, il sera nommé chef de bataillon (équivalent de commandant), grade qui confirme le commandement exercé pendant ces pénibles évènements.
Il sera décoré chevalier de la Légion d’Honneur le 21 février 1944.
De façon un peu provocatrice on pourrait résumer cette bataille en disant que c’est une de ces défaites héroïques qui font l’honneur de l’armée française.
Sur le plan tactique, la retraite du 14ème BCC est une parfaite illustration des effets des puissantes infiltrations allemandes en profondeur du front. Le bataillon se désagrège le 19, alors que le matin il constituait encore une force organisée capable de contre attaquer. Complètement encerclée par l’ennemi en soirée, il est désemparé et ne représente plus une menace pour les allemands.
Les quelques forces organisées à l’instar du groupement reconstitué par le général d’Arras n’ont alors plus qu’un seul objectif : s’échapper du piège dans lequel elles sont enfermées. Il n’est plus question de tenir la moindre position, le front s’est effondré.
Les cartes de l’Etat Major sont éloquentes : le 18 est porté dans la région de Wassigny un enchevêtrement d’unités disparates , le 19, au même endroit c’est le vide total : toutes les unités mentionnées la veille ont disparu, volatilisées (22)…
Quant à la 2ème DCR, le bilan est désespérant. Elle n’a jamais existé en tant que grande unité constituée sur le front. Les pérégrinations du général Bruché tout au long de ces journées pour tenter de regrouper ses unités sont pathétiques. Le 20 mai il ne reste plus de la fière division partie le 13 du camp de Haute Moivre que 36% de ses matériels. Elle a perdu 18% de ses effectifs. C’est comme si l’état major s’était servi d’elle pour arroser le sable : le front l’a consommée sans aucun bénéfice.
Du côté allemand c’est le triomphe. Le 20 mai les divisions de Guderian atteignent Abbeville au bord de la Manche. Le plan Manstein est en train de se réaliser. La faucille a coupé l’armée française en deux. Il ne reste plus qu’à resserrer le nœud coulant sur la 1ère armée française et le corps expéditionnaire britannique restés en Belgique.
Suivront le drame de la capitulation belge puis l’évacuation en catastrophe des armées anglaises et françaises à Dunkerque.
Au sud la 9ème et la 7ème armée (23) françaises ne sont plus que l’ombre d’elles mêmes. Seul le front de l’est est resté indemne.
C’est avec une armée réduite de moitié et démoralisée que le général Weygand, successeur du général Gamelin, tentera de résister à la deuxième phase de la campagne.
La fin est connue, il ne faudra qu’un mois aux Allemands pour liquider la poche de Dunkerque et enfoncer à nouveau les lignes françaises. La défaite sera consommée par l’armistice signé à Rotondes le 22 juin 1940. Tout un symbole : Rotondes est le lieu de signature de l’armistice de 1918.
Hitler exulte, l’Allemagne explose de joie ! Les voila mariés pour le meilleur et surtout pour le pire.
Commence alors quatre années de guerre mondiale qui dépasseront en horreur ce que l’humanité avait connu jusque là.
Il est assez vain de refaire l’histoire avec des si. Il est cependant utile de s’interroger sur ce qui s’est passé.
Ce qui frappe dans le récit de l’anéantissement du 14ème BCC et de la 2ème DCR, c’est qu’il ne s’agit pas de la victoire d’un ennemi supérieurement armé, ou exceptionnellement combatif, ou encore bénéficiant d’une supériorité numérique… Il s’agit avant tout d’une défaite intellectuelle et morale.
Les officiers supérieurs français n’ont pas compris les implications tactiques de la motorisation. En 1914, le déplacement des troupes se faisait à pied à raison de 30 kilomètres par jour, un peu plus à marche forcée et beaucoup moins en combattant. Cela laissait le temps de manœuvrer.
En 1940, ce qui a indéniablement manqué à l’état major français c’est le temps : face à la vitesse de l’avance allemande, il n’y avait matériellement pas le temps de concentrer efficacement des troupes pour contre attaquer. Dés l’instant où les allemands ont percé à Sedan, la bataille était perdue.
Car quand bien même des concentrations significatives de blindées auraient été réalisées, l’histoire (bataille de Moncornet et plus tard d’Abbeville…) a démontré que l’armée française ne savait pas mener une offensive avec ces armements. Le concept de la rupture obtenue grâce à la concentration de blindés n’était pas suffisant pour emporter la décision.
Inversement, côté allemand c’est pratiquement au cours de la bataille que le concept d’emploi des blindés a été formalisé avec les « reconnaissances puissantes » imposées à Guderian. Loin de gêner le général, l’incident du 17 mai l’a débarrassé des missions retardatrices : plus de combats frontaux, uniquement des infiltrations puissantes et profondes. Ainsi, il franchit en trois jours les deux cent kilomètres qui le séparent de la mer.
L’armée française n’a pas eu le temps d’apprendre. Les allemands ont eu la campagne de Pologne pour tester grandeur nature et en situation réelle le concept de la guerre avec les blindés. Les militaires français relèveront dans leur rapport la maîtrise de la manœuvre et de leurs engins par les Allemands.
En mai 1940, la différence entre les français et les allemands c’est que les uns ont une théorie non vérifiée de l’emploi des blindés et les autres une pratique non conceptualisée…
Le même constat peut être fait pour l’infanterie française qui ne savait pas se battre efficacement contre les chars. Les allemands quant à eux, ont su repousser les contre attaques française sans l’intervention de leurs blindés.
Ce n’est qu’en juin, dans la deuxième partie de la bataille de France que le général Weygand, successeur du général en chef Gamelin, en tirera avec justesse les leçons. Il organisera le front en « hérissons » répartis le long de la ligne de front dans un vaste espace en profondeur. Malheureusement pour le pays, on ne révolutionne pas en quinze jours des dizaines d’années d’habitudes de commandement. Mal comprise, mal appliquée, cette idée arrivera trop tard pour être efficacement mise œuvre par une armée exsangue. Les allemands quant à eux sauront s’en souvenir quand la fortune des armes changera de main en Russie.
Ce n’est pas au milieu de l’incendie qu’on apprend à éteindre le feu.
Le haut état major français n’a pas vu qu’en s’installant dans une attitude strictement défensive, il se condamnait à subir l’initiative ennemie et qu’à l’époque de la motorisation cette passivité serait mortelle.
Ça va trop vite !
Au plus fort de la bataille, le contraste est saisissant entre un commandement français qui en est à se demander quoi faire et son homologue allemand qui exécute un plan brillant et audacieux.
En fait, il a manqué à l’état major français le plus élémentaire bon sens : la meilleure défense c’est l’attaque. Mais est ce que la France était prête à en accepter le coût ?
C’est peut-être la morale de cette défaite : on ne fait pas la guerre à moitié. On la fait pour la gagner ou on ne la fait pas.
Point final.

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Notes

  1. Paul Reynaud : Président du conseil = chef du gouvernement

  2. Initialement le bataillon était basé à Vannes (Morbihan)

  3. Pendant sa captivité André Aiby a été désigné par le commandement pour assurer un cycle de conférences politiques et stratégiques auprès des aspirants français prisonniers.

  4. 19ème sur une promotion de plus de 300 élèves…

  5. Eugen von Ott :L’Histoire a gardé la mémoire de cet attaché militaire, devenu ambassadeur d’Allemagne au Japon pendant la Guerre, car les plans des offensives Barbarossa et Typhon (Moscou : hiver 1941) communiqués à Staline par le célèbre espion Sorge, provenaient de l’ambassade allemande au Japon. Le général avait été ministre de la guerre sous le gouvernement du chancelier Schleicher pendant la République de Weimar. Il n’a jamais caché son hostilité au nazisme, préparant même un plan pour protéger le régime d’un coup d’état nazi ou communiste. Pour cette raison, il a été « épuré » par Hitler et envoyé au Japon. Lorsqu’on sait que sa femme était juive on peut se douter qu’il nourrissait une solide animosité contre Hitler. On est en droit de se demander si les fuites dont a bénéficié Sorge étaient si accidentelles…

  6. Voir “les évasions du capitaine Aiby”

  7. La ligne Maginot est quant à elle tenue par la 2ème et la 6ème armée.
  8. Les divisions parachutistes jouaient le même rôle comme cela a été vu en Hollande.
  9. Voir sur cette théorie les écrits de J Ph Immarigeon
  10. XIXème AK : 19è corps d’armée
  11. Pour information, de nos jours, le trajet en train entre Chalon sur Marne et Saint Quentin prend entre 2 heures et demie et 4 heures…
  12. Véhicule tout terrain à quatre ou six ( !) roues motrices suivant les modèles.
  13. L’épreuve sera fatale au général Bruché. Le 20 mai, fortement éprouvé par le naufrage de sa division, il s’effondre, victime d’une grave dépression nerveuse. Il est évacué le jour même de son PC de la Ferté sous Jouarre à l’hôpital du Val de Grâce à Paris. Le commandement des restes de la 2ème DCR est repris par le colonel Perré. (Site ATF40 - Armée de Terre Française 1940)
  14. SOMUA S 35 : Char moyen : 20 t, sans doute le meilleur de la production française, il inspirera le fameux Sherman Américain.
  15. Renault D2 : Char moyen : 20 t, efficace mais jugé trop lent.
  16. R 35 (Renault 35) : Ce sont des chars une peu plus petits que les H 39 (10 t / 12t), aux performances moindres.
  17. Le 17 mai, le PC de la division se trouve à plus de 70 kilomètres de ses éléments avancés sur l’Oise !
  18. Pkw4 : C’est le premier char vraiment « moderne » allemand. Avec diverses améliorations il sera produit jusqu’à la fin de la guerre.
  19. Canal de Crozat : Autrement appelé canal de Saint Quentin qui relie l’Oise à l’Escaut
  20. Pkw3 : Char léger allemand de la même classe que le H 30
  21. H 40 : Dénomination des chars Hotchkiss H version 1940 dotés du nouveau canon long et d’une queue de franchissement de tranchée
  22. Cette carte n’est d’ailleurs pas du tout représentative de la situation réelle : alors que les éléments de la 2ème DCR sont sérieusement accrochés sur les bords de l’Oise, ils sont représentés en train de contre attaquer en direction du Catelet au Sud. L’Etat Major n’avait q’une perception approximative de la situation.
  23. La 7ème armée a réussi à se dégager de Belgique et a pu revenir en France.

Sources :

“la bataille de Wassigny” s’appuie sur les sources suivantes:

- le dossier militaire du capitaine Aiby (centre de documentation des armées),

- les archives du 14ème BCC et du 27ème BCC (CDA),

- deux articles parus dans les n°77 et 78 d’Histoire de Guerre,

- l’histore de la 2ème DCR du Lieutenant-colonel Le Goyet parue dans la revue “historique de l’armée” en 1964 , n°1, accessible par Internet

- de nombreuses informations croisées sur internet sur les sites Wikipédia,39-45 stratégie, ATF 40…

- 30 ans de lectures sur la guerre de 39-45 dont l’excellent “diagonale de la défaite” de JPh Immarigeon

 



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